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L’armée russe, soi-disant « la deuxième du monde » – restera dans les mémoires non seulement pour l’absence d’objectifs clairs de la guerre contre l’Ukraine et la cruauté inhumaine contre les civils, mais aussi pour le symbolisme insensé de cette guerre. Aucun Russe, y compris le président de la Fédération de Russie, n’a été capable d’expliquer avec précision le sens des symboles de ce qu’ils appellent « une opération spéciale » : les lettres « Z » et « V ».

La tentative de la Russie de créer l’image de marque d’une guerre à grande échelle contre l’Ukraine peut être brièvement caractérisée par la phrase « nous voulions le meilleur, mais tout s’est passé comme d’habitude » (une expression qui appartient à un politicien russe Viktor Chernomyrdin – traducteur). Il y a certainement des éléments utilisés par les Russes qui ne jouent pas en leur faveur. Les symboles qui devaient former l’image de la grandeur et de la puissance de l’armée russe sont critiqués par la majorité des pays civilisés, ainsi que tournés en dérision par les Ukrainiens.

L’exemple le plus frappant du manque de coordination entre les technologues politiques et les responsables des relations publiques des forces de l’ordre russes sont les symboles mystérieux (et ratés) de la soi-disant «opération spéciale » – les lettres « Z » et « V ». Les soldats russes les utilisent pour marquer tout leur équipement militaire, et les civils les reproduisent sur des affiches imprimées et numériques, des dépliants de campagne et des images partagées sur les réseaux sociaux. Les institutions de l’État et les marques privées ont également commencé à diffuser ces lettres dans leurs communications publiques comme un geste de soutien à la position de la Russie. Cependant, en Russie personne ne peut expliquer avec certitude ce qu’elles veulent dire. Depuis le 24 février, ni le Ministère russe de la Défense, ni Poutine n’ont fait de déclarations officielles à ce sujet.

Certains médias russes font référence aux réseaux sociaux du ministère de la Défense russe, qui ont apparemment expliqué ces lettres comme suit : Z pour « Za pobedu » (« pour la victoire » en russe), et « V » pour « sila V pravde » (« la force dans la vérité »). Cependant, leurs équipes de SMM (social media marketing – traducteur) ont simplement utilisé ces mots dans leurs messages, sans en expliquer leur sémantique.

Les experts militaires russes ont suggéré que les lettres latines indiquaient l’appartenance territoriale de l’équipement à un certain district militaire: « Z » pour « Zapad » (« Ouest » en russe) et « V » pour « Vostok » ( « Est » en russe). Un tel marquage est apparu sur l’équipement militaire russe environ une semaine avant le début de l’ invasion à grand échelle.

Les enquêtes menées par des journalistes russes ont également échoué. Voilà ce qu’ils écrivent à propos de ces symboles: « Les organisateurs de rassemblements et de flash mobs prétendument spontanés dans les régions, qui ont été chargés de présenter l’image du soutien populaire général à l’invasion, ne comprennent pas leur signification ».

Poutine est souvent comparé à Hitler, mais bien que le «chef» russe travaille selon la méthode hitlérienne de la tyrannie, il diffère du Führer allemand sur au moins deux points: l’absence d’un symbolisme clairement argumenté et d’objectifs de guerre clairement définis.

À titre de comparaison, le Führer allemand a expliqué le symbolisme du drapeau de son parti politique au Congrès Nazi de 1923, ainsi que dans son livre « Mein Kampf » (« Mon combat »), en 1925. Un cercle blanc sur fond rouge signifiait la pureté et la puissance nationales, tandis que le svastika noir constituait un symbole de haine contre les communistes et les juifs.

Et si les Russes interprètent leur « Z » et « V » comme bon leur semble – « sila V pravde » (« la force dans la verité »), « Za pobedu » (« pour la victoire »), « za PatsanoV » (« pour les gars »), etc., les Allemands ont été beaucoup plus précis. Ils ont déterminé que le svastika nazi ( ou « Hakenkreuz » en allemand ) est celui tourné à 45° avec les extrémités pointant vers la droite. Cela distinguait clairement le symbole des nazis de toute autre représentation graphique du signe solaire, le plus ancien symbole de l’humanité, répandu sur tous les continents.

Cependant, beaucoup de gens considèrent désormais que le svastika nazi et le « Z » russe sont d’origine commune. D’ailleurs, le symbole « Z » a déjà été interdit par un certain nombre de pays en tant que symbole de l’agression armée de la Fédération de Russie (Lettonie, Estonie, Moldavie, Allemagne, Kirghizistan). Le Parlement ukrainien, la Verkhovna Rada, a également adopté une loi selon laquelle les lettres « Z » et « V » sont reconnues comme symboles de l’invasion militaire de Russie, leur propagande est donc interdite en Ukraine. Il existe déjà un précédent dans le monde lorsqu’une procédure disciplinaire a été ouverte contre un athlète russe pour l’utilisation de tels symboles dans les compétitions sportives.

Il est à noter que les symboles militaires russes, aussi maladroits ou illogiques soient-ils, sont largement adoptés et activement utilisés par les citoyens russes. Dans la mesure du possible, ils remplacent les lettres cyrilliques « З » et « B » par les lettres « Z » et « V », exprimant ainsi leur soutien à la guerre en Ukraine. Il y a des exemples étranges et même extravagants: ces symboles ou les slogans les contenant sont apparus sur des œufs de poule, des étiquettes de vêtements, des manucures, des gâteaux de Pâque que les Russes appellent « koulitch », et sur des ballons.

Les Russes semblent n’avoir aucune honte à utiliser les lettres latines, bien qu’ils fassent tout pour convaincre partout de l’originalité de la culture russe, et de la nécessité de se débarrasser enfin de toute influence étrangère.

Les Russes prévoyaient également de « moderniser » les toponymes de certaines de leurs régions pendant la guerre. Par exemple, á partir de début mars 2022, la région de Transbaïkalie commença à être écrite dans les documents officiels sous le nom de « TranZbaïkalie ». Les deux versions de l’orthographe peuvent être consultées sur le site Web officiel de la région et sur les réseaux sociaux. La région de Kouzbass (abréviation de bassin du Kouznetsk – traducteur) s’est également jointe, devenant « KuZbass », même si pour l’instant les Russes se sont limités à changer la lettre du logo sur le site Web.

Alors que les Russes soutiennent massivement cette initiative, dans le reste des pays on observe une tendance asymétrique: les marques avec les lettres « Z » et « V » dans leurs logos ont commencé à les remplacer, afin de ne plus être associées en aucune façon aux symboles absurdes du chauvinisme sanguinaire russe. Par exemple, des entreprises telles que Samsung, Zurich Insurance, Zipair Tokyo et d’autres ont abandonné la lettre « Z » dans le logo ou dans l’étiquetage de leurs produits. En Ukraine, le fabricant de cahiers zakrtka, des groupes de musique BЕZ ОBМЕZHEN (« Pas de limites » en ukrainien – translator) et MOZGI ont suivi cet exemple.

La militarisation particulière des symboles graphiques largement répandus dans le monde entier devient alors un enjeu politique: choisir d’utiliser ou non ces lettres n’est plus une question de goût, mais de soutien ouvert ou voilé au pays agresseur.

La Russie a également essayé d’être créative avec les symboles matériels de la guerre. En comptant sur «un Blitzkrieg» (« une guerre éclair » – traducteur) en Ukraine, les russes ont d’avance frappé des médailles destinées à leurs militaires « pour la prise » de villes ukrainiennes Kyiv, Lviv et Odesa. Des photos de ces médailles ont été trouvées sur des appareils électroniques appartenant à des soldats russes malchanceux. Pendant ce temps, les militaires ukrainiens ont trouvé dans les chars l’uniforme de parade russe, qu’ils prévoyaient de porter pour leur défilé de la victoire à travers les villes ukrainiennes. Cependant, comme d’habitude dans l’armée russe, quelque chose a mal tourné.

Les technologues politiques russes n’ont manifestement pas fait trop d’efforts pour inventer de nouveaux symboles ou même des slogans pour cette guerre, que la Fédération de Russie appelle encore « une opération spéciale ». En partie, cela peut être considéré comme un hommage à la victoire des troupes soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale, dont ils ont fait un objet de culte (s’attribuant souvent tout le mérite plutôt que de reconnaître les efforts conjoints des Alliés). Par exemple, les symboles de cette époque sont encore utilisés dans tout le pays: le ruban de Saint-Georges et l’Ordre de la Guerre patriotique (un terme de l’historiographie pour décrire le front germano-soviétique de 1941-1945).

La diaspora russe à l’étranger peut également être reconnue par les mêmes attributs – elle porte des rubans ou des images légèrement modernisées de médailles aux rassemblements et aux marches. Les autorités russes tentent d’imposer ces symboles aux habitants des territoires temporairement occupés de l’Ukraine.

Pendant plus de cent jours d’affrontement à grande échelle, l’identité russe de la guerre est devenue un synonyme visuel de ses ambitions agressives et de sa brutalité dans la plupart des pays civilisés. Quel que soit le cours des événements, tout ce que la Fédération de Russie s’approprie comme symbole va probablement porter pour longtemps la trace d’associations négatives.

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Ania Yablutchna

Rédactrice en chef:

Yevheniia Sapozhnykova

Rédactrice:

Kateryna Lekhka

Éditeur photo:

Yurij Stefaniak

Responsable de contenu:

Yana Rusina

Traducteur:

Taras Zakharchyn

Coordinatrice de la traduction:

Olga Gavrylyuk