Bezvodivka: un tumulus ou un observatoire?

30 mai 2020
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Un monument historique précieux se trouve non loin du village Bezvodivka, en Sévérie. Les tumuli de Bezvodivka dont nous ne connaissons pas la fonction exacte, ont près de quatre mille ans. Oleksandr Klykavka, un historien local travaillant sur ces tumuli, a sa propre théorie sur l’utilité qu’ils avaient jadis. Oleksandr considère Bezvodivka comme un observatoire au sol dont les anciennes civilisations se servaient pour étudier les mouvements des objets célestes. Alors que les débats sur la fonction du monument se poursuivent, Oleksandr Klykavka œuvre toujours pour sa préservation et sa popularisation auprès des touristes.

Dès l’Antiquité les hommes ne se contentaient pas d’étudier les phénomènes terrestres mais ils observaient également les objets célestes et essayaient de comprendre la régularité de leurs mouvements. Ces ancêtres des observatoires modernes, dans lesquels un système de repères jouait le rôle des télescopes d’aujourd’hui, furent construits aux quatre coins du monde. Grace à leurs emplacements précis, ces repères (tumuli, menhirs etc…) montraient les points à l’horizon où se levaient et se couchaient le soleil et les autres astres.

Le but de ces constructions était avant tout pragmatique: les anciens tachaient de calculer les jours particuliers de l’année où la nuit et le jour s’allongent, le meilleur moment pour semer ou pour récolter, ou encore essayaient de prévoir les jours de crue et les moments propices à la prière pour une année prospère.

La construction d’un système d’une telle dimension et d’une telle précision à l’époque était extrêmement complexe. Tout d’abord parce qu’il devait être physiquement éreintant d’entasser des tumuli, de creuser des tranchés ou de transporter d’énormes pierres sans l’aide d’équipements spécialisés, mais aussi car il n’était pas facile de choisir l’emplacement précis et la corrélation de ces constructions sur de grandes distances. Ainsi la présence de tels monuments témoigne de l’existence passée d’une civilisation avancée sur ce territoire.

La science qui étudie ce type de monuments historiques s’appelle l’archéoastronomie. Cette science interdisciplinaire apparaît durant la deuxième moitié du vingtième siècle. Elle s’intéresse aux observations astronomiques de nos ancêtres et étudie l’influence de ces connaissances sur leur culture.

L’archéoastronomie étudie de nombreux monuments historiques à travers le monde. Le plus célèbre d’entre eux est le site de Stonehenge, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Les discussions sur le rôle de cet ensemble de mégalithes entouré d’un fossé se poursuivent … Pourtant l’orientation de l’enceinte circulaire de Stonehenge vers le point du lever du soleil au moment du solstice d’été, a permis à l’astronome britannique Gerald Hawkins de supposer que Stonehenge était un énorme « calculateur astronomique ». Ils supposent aussi que ce monument pourrait être un cimetière ou un temple. Comme le site de Zorats Karer en Arménie ou les pierres à cerf en Mongolie, Stonehenge fait partie des ensembles mégalithiques caractéristiques des IVème et IIIème millénaires av. J.-C où ils apparurent en Europe d’abord puis en Asie et en Afrique.

Bezvodivka

L’ensemble de tumuli, considéré comme un observatoire « horizontal » par Oleksandr Klykavka, se trouve à côté du village abandonné de Bezvodivka, à six ou huit kilomètres de la ville d’Ichnia.

Les découvertes archéologiques témoignent de la présence d’hommes sur les terres d’Ichnia depuis quinze mille ans. Près de trente tumuli ainsi que quelques habitats et bourgs datant du Vème au 1er millénaire av. J.- C. sont conservés dans la région.

On trouve des premières mentions du village de Bezvodivka dans des textes du XVIII siècle. Cent ans plus tard, ces terres passent au producteur de sucre ukrainien Pavlo Kharetonenko qui utilise ces terres fertiles pour construire une lucrative propriété foncière. On y cultive de la betterave à sucre jusqu’à 1918. Cette année-là, après les événements de la Révolution, l’exploitation de Bezvodivka est détruite et pillée.

Le village de Bezvodivka connut une renaissance pendant l’occupation soviétique en 1925. Pourtant, dans les années soixante-dix, les habitants commencèrent à partir et dans les années quatre-vingt-dix, il ne restait plus personne. Enfin, le territoire du village fut entièrement rasé et remplacé par des exploitations agricoles. Cependant le lieu-dit Bezvodivka n’est pas effacé des registres. Sur place, il demeure une route débouchant sur une impasse utilisée par les machines agricoles, et un cimetière où on vient encore pour entretenir les tombeaux des proches.

Le système de tumuli se trouve sur le plateau de Bezvodivka, à 170 mètres au-dessus du niveau de la mer. Cet ensemble s’étend sur 20 kilomètres carrés environ. La distance entre les tumuli varie de 800 mètres à 4 kilomètres et ils sont disposés autour d’un cercle central aux quatre points cardinaux.

Les calculs d’Oleksandr Klykavka basés sur la description historico-statistique de 1874 et des photos aériennes actuelles, révèlent l’existence des 35 tumuli dont 14 sont parvenus jusqu’à nos jours. Oleksandr explique que les tumuli forment une ligne de foi, un système de viseurs proches et lointains ou encore des points, sur l’horizon. Les viseurs proches se trouvent à égale distance du centre de l’ensemble et forment un cercle d’un diamètre de 185 mètres. Les viseurs lointains quant à eux ne sont pas à égale distance du centre. Dans ses articles et ses films, Oleksandr Klykavka explique la logique mathématique qui selon lui ordonne la répartition des tumuli de Bezvodivka.

Des surnoms ont été donnés au groupe de tumuli. Au nord, il reste deux tumuli coniques du nom de “Ostrytsi” . Le cercle central des viseurs proches porte le nom de “Roblenytsi” ou “Robleni mohyly” (tombeaux construits). Les deux remparts parallèles sont appellés “Yaskovi mohyly”. Entre “Robleni mohyly” et “Yaskovi mohyly” se trouve un tumulus “Horilyi did” (grand père brulé). Quant au tumulus considéré comme le plus haut, il a été surnommé “Osychyha”.

Oleksandr Klykavka raconte que beaucoup de tumuli furent détruits lorsque les terres ont été labourées. Certains tumuli ont la forme d’une place circulaire: ils forment une fosse entourée de remparts. Les autres sont des tumuli ordinaires.

Les scientifiques et les historiens locaux ont des points de vue différents sur la fonction primaire de ces tumuli. Certains disent que les tumuli sont des édifices funéraires et débattent encore à propos de la datation de leur construction. Il existe également des récits selon lesquels des tumuli servaient de tours de guet. D’après la conclusion de l’expertise archéologique au moment de l’attribution des terres en 2009, ces tumuli pourraient avoir été construits par des nomades au premier ge de Fer, vers le deuxième ou premier millénaire av. J.- C. Pourtant, Oleksandr Klykavka considère qu’un tel ensemble devrait être attribué aux tribus sédentaires. Il aurait eu alors une double fonction:

— Les tribus sédentaires, les fermiers, ont pu surveiller le mouvement des astres et tenir un calendrier pour semer et récolter des cultures au bon moment. Pour eux, la période de l’équinoxe de printemps à l’équinoxe d’automne, quand les journées sont plus longues que les nuits, est très importante. Mais dans ce but, pourquoi construire un observatoire au sol ? En observant l’horizon, il est facile de remarquer le changement des points du lever et du coucher des corps célestes. Ces points se trouvent à assez longue distance pour se révéler très précis. Néanmoins, cette précision peut-être calculer jusqu’à la minute d’arc (une unité de mesure pour les petits angles et ainsi observer des objets très éloignés tel les astres). Il faut comprendre que dans les temps anciens, la science, la philosophie, et la religion n’étaient pas séparées. En plus d’être un viseur, le tumulus peut être également le lieu de sépulture d’un homme illustre.

Indépendamment de sa fonction d’origine, ce site historique doit être protégé, préservé et même restauré. Le temps et l’agriculture ont fait souffrir les tumuli de Bezvodivka. Ils se dégradent car les véhicules agricoles et les charrues passent trop près et détruisent leurs fondations. Cet été 2018, Oleksandr Klykavka a fait savoir que grâce à ses nombreuses lettres adressées aux administrations locales et départementales, une zone de protection de 5 à 7 mètres autour des tumuli a été créée. Malgré cela, on cherche encore à résoudre le problème de la visibilité des tumuli à la saison où le mais recouvre les champs. Cet été, le propriétaire du champ où se trouvent les tumuli, a installé des indicateurs et a fait des petits chemins qui mènent vers les tumuli.

Oleksandr

Diplômé en agrobiologie, Oleksandr Klykavka s’intéresse à l’histoire ancienne de l’Ukraine. Pour la première fois, il est arrivé à Bezvodivka en 2012 dans le cadre de recherches sur la région de sa mère. Il se souvient qu’à l’époque sur le site archéologique poussaient du maïs de deux mètres de haut:

— On ne voyait pas les tumuli depuis la route. Je me frayais un passage à travers des broussailles du maïs et ce n’est qu’une fois monté sur un tumulus que j’ai pu estimer les dimensions de tout l’ensemble.

Auparavant, Oleksandr avait étudié les vieilles cartes de cette région, faites par le scientifique géodésiste Friedrich Schubert au XIX siècle:

— J’ai vu sur la carte un ensemble intéressant de symboles inconnus. Je me demandais de quoi il s ‘agissait. Cela ne ressemblait pas à un ancien bourg ou à des tumuli traditionnels. A partir de cette observation, j’ai élaboré la théorie que cela pouvait être un ancien observatoire astronomique. A l’image de Stonehenge en Angleterre ou d’Arkaïm en Russie.

Quand Oleksandr a commencé à étudier cet ensemble plus en détail et a découvert, au-delà des quatre tumuli restants, d’autres complexes à proximité. Leurs emplacements révélaient des régularités mathématiques et astronomiques.

— Ces tumuli sont placés sur les mêmes azimuts que le lever du soleil les jours de solstices d’été et d’hiver ainsi que le jour de l’équinoxe de printemps. En outre, ils se trouvent à des distances qui se corrèlent entre elles suivant certaines proportions mathématiques. Par exemple, la distance du centre de l’ensemble jusqu’au viseur occidental est de 830 mètres. Elle est deux fois plus longue jusqu’au groupe du nord, “Yaskovi mohyly”, c’est-à-dire 1660 mètres. La distance est encore deux fois plus longue jusqu’au viseur du sud-est, “Osychukha”, qui correspond à 3320 mètres.

Quand Oleksandr eut rassemblé assez d’information sur tout l’ensemble et sur le thème de l’archéoastronomie en générale, il comprit la nécessité d’organiser ces connaissances et de les présenter au public. A la fin de l’année 2015, il lança un projet de recherches, “L’observatoire Bezvodivka”:

— J’ai créé un simple site web sur Bezvodivka où je mets des photos et des articles signés. Ensuite, j’ai réalisé deux courts métrages documentaires sur cet endroit. En 2016, un de ces films a été présenté au festival international des films archéologiques en Italie. J’ai fait moi-même un logo de Bezvodivka, un cercle et huit marques. J’ai été publié quelques fois dans Ancient History Encyclopedia Britannica et une fois dans la revue américaine Ukrainian People. En général, j’essaie de raconter des faits intéressants et exceptionnels de l’histoire de l’Ukraine qui sont peut présents dans les livres et dans les films. Aujourd’hui, il semble que la période la plus intéressante de l’histoire ukrainienne se limite à un millénaire, c’est-à-dire à partir de Rus de Kyiv. Pourtant, connaissons-nous bien les temps plus anciens et ce qui se passait sur le territoire de l’Ukraine il y a deux ou quatre mille ans?

En étudiant les cartes anciennes, Oleksandr Klykavka a remarqué que les lieux d’habitation sont assez dispersés dans cette région. En outre, il existe un territoire de 20 km environ, qui ne fut jamais habité. Premièrement car il n’y a aucune source d’eau douce, il se trouve en effet sur une ligne de partage des eaux. Deuxièmement, il est possible que les gens refusassent de s’installer sur cet endroit si particulier. Les Kharytonenko ont malgré tout fondé leur propriété ici et par la suite, les pouvoirs soviétiques ont refait la même erreur en distribuant des lopins de ces terres aux habitants de la ville Ichnia. Ainsi, le village de Bezvodivka est né pour n’exister que 50 ou 60 ans et disparaitre sans laisser de traces:

— Je me suis promené plusieurs fois dans les champs des alentours pour les examiner. La présence de céramiques et de poteries cassées pourrait signifier que la zone fut autrefois habitée. Mais pour l’instant je n’ai trouvé aucune trace d’un grand habitat sédentaire sur les rives de ces fossés. Les anciens y venaient certainement des alentours comme dans un centre spirituel ou administratif. Il est probable qu’ils y organisaient des rassemblements et des rituels.

Oleksandr Klykavka voudrait que Bezvodivka devienne la Mecque touristique de sa région. Il ajoute que pour cela on pourrait suivre l’exemple des Britanniques qui ont fait de même pour Stonehenge:

— Nous pouvons comparer chaque pierre de Stonehenge avec les tumuli de Bezvodivka, car leur destination est la même: fixer le point des levers et des couchers du soleil ou de la lune. Stonehenge attire des centaines de milliers de touristes. Ils sont fascinés par une certaine mystique, un secret captivant, une histoire qui se cache derrière ces pierres. Il existe des dizaines de films et des centaines de livres sur Stonehenge. Nous avons le même ensemble que nous pouvons étudier et faire connaître, non seulement chez nous mais aussi à l’étranger. Nous pouvons y inviter les gens, y raconter notre histoire.

Oleksandr dit que la restauration des tumuli est une pratique rependue. Stonehenge fut restauré au XX siècle, cinq ans après son ouverture le cercle de Goseck était rénové pour les touristes. Nous pouvons faire la même chose pour Bezvodivka. Il existe une description de cet ensemble datant de 1874 qui contient des dimensions et des distances de chaque objet de ce groupe de tumuli. En utilisant d’autres méthodes d’études, il est possible de tout reconstruire dans son état originel.

— À l’école nous consacrons très peu de temps à l’histoire antique de l’Ukraine, cela reste en dehors de nos intérêts. Cependant, cette période est très intéressante. Nous parlons peu d’archéoastronomie en Ukraine. D’après une opinion rependue, il y a deux ou trois mille ans la vie civilisée n’était pas présente sur ces territoires. Nous considérons que ces terres étaient peuplées par des tribus qui ne s’intéressaient qu’à faire pousser du blé et à s’affronter entre eux. Ce n’était qu’un lieu de migration pour les peuples. En réalité, les habitants de ces terres ne se préoccupaient pas uniquement de leur pain quotidien. Ils levaient leurs yeux vers le ciel, contemplaient les étoiles et le soleil et étudiaient des régularités. Ils comprenaient que les mouvements célestes ont un sens. Leurs mythes, contes et calendriers étaient basés sur cela. Ces mouvements régulaient leur rythme de vie.

Comment on a tourné

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Natalia Ponedilok

Rédactrice:

Yevheniia Sapozhnykova

Productrice:

Olha Schor

Photographe:

Mariia Petrenko

Opérateur caméra:

Pavlo Pachko

Opératrice caméra:

Mariia Terebous

Monteuse:

Yulia Balka

Réalisateur:

Mykola Nosok

Éditeur photo:

Oleksandr Khomenko

Transcripteuse audio:

Mariia Glouh

Traductrice:

Iryna Chaus

Éditrice de traduction:

Manon Sebbah

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