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La tradition du chant authentique de Polésie a été conservée dans les villages de la Polésie jusqu’à nos jours. Stari Koni, Komori, Svalovytchi, Tchornyzh. Dans ces villages de Polésie et quelques autres on se rappelle encore des vieilles chansons que tout le monde connaissait et savait chanter auparavant. On apprenait à chanter aussi facilement et naturellement que l’on respire. De nos jours, les villages ne regroupent parfois pas plus de 30 personnes, toutes âgées — les chants résonnent de moins en moins dans les ruelles de ces villages. Malgré tout, il existe encore parmi ces habitants certains qui se rappellent, préservent, chantent et même enseignent ces chants.

La Polésie est une région recouverte de forêts et de marais. À cause de son relatif isolement, pendant de nombreux siècles, les habitants de la Polésie ont eu peu d’interactions avec les habitants des autres régions du pays. Ils n’avaient pas besoin d’aller plus loin que les villages voisins, et les étrangers n’y venaient pas souvent non plus.

La musique traditionnelle, celle qu’on joue et chante dans ces villages, est restée presque inchangée et n’a que lentement évolué selon ses propres règles pendant très longtemps. La période soviétique et l’urbanisation qu’elle a engendrée, ont beaucoup influencé le quotidien des villageois. Les jeunes partaient faire leurs études, ou déménageaient dans les villes. En rendant visite à leur famille, en rentrant du travail ou encore des études, ils ramenaient avec eux dans les villages la culture des villes, notamment les chansons. Ainsi, ils transformaient (et le plus souvent simplifiaient) les authentiques traditions de chants qui se sont développées dans ces villages pendant des siècles. Pourtant, peu d’usines ont été construites en Polésie au cours de la période soviétique, les infrastructures étaient peu développées et les gens voyageaient rarement, les tendances et le mode de vie des villes n’ont pas atteint les villages de Polésie pendant très longtemps.

Le mode de vie citadin, et notamment sa culture musicale, se propageait plus lentement au sein des villages éloignés et cachés dans les forêts. C’est pour cette raison que les habitants de la Polésie ont réussi à préserver l’originalité et l’ancienneté de leurs chansons au fil des années.

La musique de Polésie est sauvage et ne ressemble à aucune autre. En Polésie, non seulement ces chansons uniques ont été préservées mais on peut également encore y trouver des chanteuses qui maîtrisent d’anciennes techniques sophistiquées de ce chant, avec une grande quantité d’ornements et de modifications de voix singulières qui distinguent les chansons de Polésie de toutes les autres.

Ici on chante à deux ou trois voix : principale, grave et aigüe. Comme partout en Ukraine, une seule personne chante à voix aigüe. La voix aigüe de Polésie est perçante. Quand on entend le chant de Polésie pour la première fois, cela donne des frissons. On dirait que ses sons aigus percent l’air. Ils sont aiguisés et semblent être créés pour se frayer un chemin à travers les forêts et les marais pour atteindre les oreilles d’une autre personne.

Stari Koni. Dominica

Dominica Tchekoun, ou mamie Dania, comme elle est appelée par ses amis, est une des chanteuses ukrainiennes authentiques les plus connues. Elle a chanté dans différentes villes d’Ukraine et d’URSS, enregistré quatre albums et ses chansons font partie de la collection musicale de l’UNESCO qui réunit le patrimoine mondial de la musique traditionnelle. Elle a chanté lors de festivals en Ukraine et à l’étranger d’innombrables fois, ainsi qu’organisé des stages de chant.

La maison de la mamie Dania est peinte en rouge sombre et en bleu clair. Ces deux couleurs, ainsi que le jaune et le violet, sont les couleurs préférées des habitants de la Polésie. Sur le mur, deux cigognes sont dessinées à la peinture à l’huile blanche – c’est un sujet typique des tableaux populaires avec lequel les villageois ornent leurs portails ou leurs maisons. À l’entrée, un vieux coffre décoré avec un dessin de fleurs opulentes qui s’est déjà assombri avec le temps et sur le coffre, du pain « à la nigelle » fait maison que Dominica Tchekoun a toujours cuit par elle-même par principe.

Il y a 70 ans, le chant était encore un savoir fondamental partagé par quasiment tout le monde. Par exemple, non seulement les « chanteuses » chantaient aux mariages, mais aussi toutes les filles non mariées de la famille, car sans leur participation la cérémonie ne pouvait pas avoir lieu. Mais bien évidemment, des chanteuses et des chanteurs talentueux étaient souvent invités à ces mariages.

Le chant et la musique constituaient le loisir préféré pour passer du temps ensemble lors des fêtes. On apprenait à chanter aussi naturellement et facilement que l’on apprend à parler, cuisiner ou s’occuper du bétail.

Dominica Tchekoun a appris sa première chanson à l’âge de 6 ans. À cette époque, au milieu du XXe siècle, chaque étape du mariage dans les villages était accompagnée de chansons de cérémonie. Le mariage durait trois jours :

— Ma mamie est allée au mariage. Je me rappelle encore : il y avait trois grandes tables. Nous sommes assises sur le four russe, d’autres enfants jouent et moi j’écoute les gens chanter. Et quand il fallait rentrer à la maison, une femme est apparue. C’était une tante de mon mari. Elle est apparue et elle a chanté une chanson. Moi, j’étais encore petite, et je ne l’avais jamais entendue nulle part avant. C’est à ce mariage que je l’ai entendue pour la première fois. J’ai tellement aimé cette chanson qu’en rentrant chez moi je l’ai chantée de nombreuses fois, toute seule, et c’est ainsi que j’ai appris à la chanter. Plus tard j’ai de nouveau entendu cette femme la chanter parce qu’elle allait souvent aux mariages. On l’invitait aux mariages pour ses talents et elle y chantait. Et moi, je l’ai appris puis j’ai enseigné à mes petits-enfants.

Dominica raconte comment étant petite elle cherchait une opportunité pour apprendre en cachette à chanter auprès de bons chanteurs. À Stari Koni il y avait un homme avec une très belle voix. Dominica essayait de s’arranger pour aller faire paître les vaches avec lui. C’est ainsi qu’elle l’écoutait chanter mais de sorte qu’il ne le devine pas. Plus grande, on l’invitait tout le temps à chanter :

— Quand je faisais paître mes vaches, je chantais de nombreuses chansons. J’étais jeune, je faisais paître les vaches seule, et je chantais ! Notre chef de village et notre chef du Parti venaient me voir : « Dania, tu sais, nous voulons chanter ». Ils aimaient chanter aussi. « Tu chantais la journée, nous avons entendu ta voix. Alors allons chanter ce soir ! » Voilà comment était la vie.

Ces rencontres étaient très fréquentes :

— On était 9 trayeuses. Le soir après avoir trait les vaches, on rentrait en chantant. Les gens attendaient ce moment : les trayeuses vont passer en chantant. On chantait tous les soirs.

En Polésie on se souvient encore de chansons qui ne sont pas répandues dans d’autres régions. Ce sont, soi-disant, des chansons « de buisson » que l’on chante lors de la cérémonie du buisson. Cette cérémonie est organisée pour la Pentecôte – on déguisait une jeune fille en buisson de sorte qu’elle ne soit pas reconnaissable, puis on l’amenait à travers le village et entrait dans chaque maison en chantant des chansons.

D’autres parties de la Polésie avaient leurs propres chansons – les chansons « de sirènes ». Certains habitants âgés locaux croient encore que les noyés et ceux qui sont morts la semaine de la Pentecôte, peu importe leur sexe, deviennent des sirènes — des jeunes filles avec les cheveux lâchés vêtues de longs habits blancs. Chaque année ces gens viennent dans les villages pour « rendre visite » à leurs proches, et à la fin de la semaine des sirènes, les locaux les accompagnent avec des chansons et des cérémonies spéciales en dehors du village, jusqu’au cimetière. D’autres anciennes chansons cérémoniales ont été préservées – les chansons de mariage, d’accueil du printemps, de la fête de Kupala, de la moisson en été, de la forêt et les chansons de Noël appelées « kolyadka ». Elles étaient chantées quasi uniquement par les femmes : les filles chantaient les chansons de printemps alors que les jeunes femmes les chansons de mariage, de la fête de Kupala, de buisson et des sirènes.

Les chansons d’été ont été chantées le plus souvent par les femmes mariées. Les airs des chansons cérémoniales sont simples, mais chaque bonne chanteuse les orne avec des mélismes improvisés grâce auxquels la chanson devient plus riche et plus diversifiée. Il devient de plus en plus compliqué d’entendre un ancien chant cérémonial dans les villages où il n’y avait pas de personnes actives et talentueuses qui chantaient autant qu’à Stari Koni par exemple.

— Les chansons d’été sont tristes. On chante toujours ainsi « l’été » car c’est la vie. Nous avons cette mélodie ici. Dans un autre village, elle est peut-être différente. Nous savons que celle-ci est une chanson d’été et celle-là est de printemps. Ici c’est ainsi. Mais tout le monde ne chante pas comme ça en Polésie. Le village Komori n’est pas loin, mais on y chante un peu différemment de nous. Chaque village à sa propre mélodie.

Mamie Dania se rappelle que les chansons d’été étaient chantées très fort, à pleins poumons – même quand on travaillait dur, par exemple, en récoltant du blé. Il fallait chanter de sorte que tout le monde t’entende.

De nos jours, l’ancien village Stari Koni dépend du chef-lieu de région Zaritchne. Mais, comme avant, il est important pour Dominica Tchekoun que les gens sachent de quel village elle est originaire :

— En 1978, nous avons commencé à faire des tournées dans des villages et des chefs-lieux. Actuellement notre village ne s’appelle plus Stari Koni mais Zaritchne. Alors quand on était en tournée à l’époque, notre responsable de village disait : « N’écrivez pas pas qu’elles sont de Zaritchne. Ces chanteuses viennent de Stari Koni. Point ». Pour que les gens sachent que l’on chante ainsi à Stari Koni. Et Zaritchne… On ne chante pas comme ça à Zaritchne !

À l’époque mamie Dania chantait avec ses sœurs et ses amies :

— Parfois on allait chanter à neuf, parfois à cinq. Elles sont presque toutes décédées aujourd’hui. Il ne reste que deux femmes, et moi la troisième.

D’après les standards des maisons de village, celle de mamie Dania n’est pas si petite que ça — quatre chambres et une petite cuisine transformée à partir d’un atelier où travaillait un jour son mari qui était menuisier :

— J’avais des copains, et lui il a pris la place dans mon cœur. Pour moi il était le meilleur. Je l’ai aimé à ce point. C’était un bon chef de famille. On s’occupait bien de la maison.

Assez souvent les chanteuses de village racontent que leurs maris étaient jaloux et ne les laissaient pas aller chanter aux concerts. Mamie Dania a eu plus de chance, plus jeune il lui arrivait de chanter quasiment toutes les semaines — dans un village ou dans un chef-lieu. De temps en temps on l’invitait dans d’autres villes d’Ukraine et des républiques soviétiques les plus proches.

— Quand il était jeune, il ne savait pas chanter, mais il a appris auprès de moi. Il aimait comment je chantais et venait me voir : « Dania, chantons ce soir ». Moi en voix principale et lui en voix secondaire. Il ne m’a jamais reproché d’aller chanter. Au contraire, il me disait en cirant mes chaussures : « Prépare-toi plus vite, dépêche-toi ! »

Parce qu’il y avait des familles comme ça : « Si, j’y irai ! » — « Non, tu n’iras pas ! » — « Je te couperai la tête, si tu y vas ! » Ça existe des hommes comme ça. Une fois on est passées chercher une femme. Son mari était à la maison. On lui dit : « Zossya, viens chanter avec nous ». Elle était chanteuse aussi. Et le mari répond : « Si tu y vas, tu ne reviendras pas à la maison ». Voilà quels hommes existaient. Mon mari ne me disait jamais : « Tu n’y iras pas », ou autre… Non, je n’ai pas connu ça.

De nos jours, d’après mamie Dania, les jeunes femmes à Stari Koni ne chantent plus et ne connaissent plus les anciennes chansons. Les sœurs ou les voisins se réunissent uniquement à l’occasion des fêtes. Les chercheurs et les scientifiques d’autres villes démontrent eux beaucoup plus d’intérêt.

Pendant la saison chaude, les invités viennent souvent chez mamie Dania. Parfois ils restent pour une semaine ou même plus. Des gens d’Ukraine, de Pologne, d’Allemagne et des États-Unis viennent à Stari Koni pour apprendre le chant traditionnel. Certains viennent une seule fois, pour prendre des notes seulement, d’autres viennent régulièrement pendant plusieurs années :

— Je chante et les gens l’entendent. Celui qui veut apprendre, apprendra. Il apprécie cette chanson ou une autre. Le plus souvent ils viennent de Kyiv. Il y avait deux filles du Canada. Une femme avec son mari des États-Unis. Il y a deux ans, cinq personnes sont venues : deux de Kyiv et trois des États-Unis.

La réalisatrice polonaise Yagna Knittel, également chercheuse et chanteuse, rend visite à mamie Dania depuis 2000, l’année où elle a entendu parler d’elle de la part d’Iryna Klimenko, ethnomusicologue de Kyiv qui a été la première scientifique à enregistrer le groupe musical de Stari Koni. Après avoir entendu pour la première fois les chants de Polésie interprétés par le groupe musical de Kyiv « Drevo », Yagna était tellement impressionnée par cette tradition qu’elle a voulu en apprendre plus sur ce chant traditionnel à sa source auprès des chanteuses des villages. C’est pour cette raison qu’elle est partie en expédition ethnographique à travers la Polésie :

— Quand je suis arrivée à Stari Koni, Svarytsevytchi et autres villages de la Polésie, j’étais enchantée non seulement par les chansons mais surtout par les gens. Les personnes âgées. Car c’étaient elles que je cherchais avant tout. J’adorais les observer — comment elles s’habillaient avec des vêtements de toutes les couleurs, comment elles parlaient, comment elles s’occupaient de leur potager. Je sens qu’en discutant avec elles, j’accède à quelque chose d’important, de réel et surtout d’ancien. Quelque chose qui dure depuis des siècles.

LE GROUPE MUSICAL « DREVO »
C’est le premier groupe de musiciens professionnels en Ukraine sous la direction de Yevguen Yefremov qui a commencé à chanter de la musique traditionnelle sans aucune modification. Il a été créé au début des années 80 par des jeunes musiciens du conservatoire de Kyiv.

La rencontre avec Dominica Tchekoun était une découverte inattendue pour la chercheuse polonaise :

— J’ai rencontré beaucoup de chanteuses authentiques en Pologne et en Polésie. Mais d’habitude j’entends seulement les traces de la beauté d’antan dans leur chant. Tout est différent avec Dominica Tchekoun. Son chant est vraiment magnifique. Malgré son âge, elle a une voix puissante, mais avant tout une sensibilité musicale exceptionnelle. Elle est vraiment une chanteuse remarquable. Dominica comprend parfaitement le style local, sait ce qu’est un chant de qualité et connaît ses qualités. Elle ne copie jamais un exemple prédéfini, son chant est toujours une œuvre. On peut l’écouter sans arrêt. Depuis l’âge de 18 ans, je l’écoute avec la même admiration et je ne m’en lasse pas. J’apprends son chant mais en même temps je réalise parfaitement que c’est un niveau inaccessible. Il faut naître Dominica pour chanter comme elle.

De nos jours, il est plus facile de trouver dans des villages des chansons et des romances qui sont devenues populaires au début du XXe siècle. Dans les villages, la musique et tout ce qui est créé par les villageois est pratique et fonctionnel. Les chansons et les airs dansants sont apparus par besoin de s’amuser, passer du temps ensemble, accompagner une cérémonie, etc. L’ancien système patriarcal reculait, le quotidien changeait — les anciens rituels ont commencé à disparaître et les chansons avec eux. C’est ce qui par exemple est arrivé avec les anciennes chansons de la moisson, de la forêt et de printemps. Avec l’arrivée de l’Union Soviétique et l’interdiction des pratiques religieuses, les « kolyadka » et les psaumes ont commencé à disparaître.

À la place des « anciennes », des nouvelles chansons des villes s’installaient. Elles étaient diffusées à la radio, les chorales locales et les groupes musicaux d’enfants les apprenaient. Souvent ces chansons étaient plus joyeuses, leur mélodie et leur technique de chant plus faciles. C’est pour cela qu’elles avaient rapidement du succès en repoussant les « anciennes » chansons locales. Mais pas à Stari Koni :

— Ici tous les habitants sont de la Polésie, nous n’avons pas d’étrangers. L’année dernière, en automne, il y avait une fille d’Allemagne. Elle ne comprenait pas notre langue. Elle ne comprenait absolument rien. Un homme de Kyiv l’a amenée ici. J’ai chanté. Elle a dit qu’elle avait beaucoup aimé ! La fille s’adressait en anglais à l’homme et lui, il traduisait. « J’ai tellement aimé ce chant de Polésie que je reviendrais ici encore. Vous verrez, je reviendrai ».

Komori. Mykola et Tetiana

Dans le village voisin de Komori, les maisons sont les mêmes – en bois, peintes en bleu avec de la peinture à l’huile. Dans une de ces maisons habite un couple âgé – Mykola et Tetiana Vaskevitch. Tetiana est une femme souriante et active, ancienne responsable du club de village. Elle raconte comment dans sa jeunesse elle chantait dans une chorale de village :

— On avait la chorale Lanka. On y chantait. J’ai déjà oublié quand c’était. Il faut que je regarde, j’ai tout noté. Et oui, nous sommes tous âgés, 80 ans. On marche à peine.

De nos jours, il y a 38 habitants à Komori. Les amies de Tetiana ont des problèmes de santé et ne se réunissent plus pour chanter :

— Une des femmes qu’on appelait l’âme du groupe, est décédée. Les autres sont malades. Plus personne ne chante.

Mais ce ne fut pas toujours le cas – à l’époque la chorale de village chantait souvent – à Svalovytchi et en tournée à travers l’Ukraine. Parfois après les concerts les chanteuses allaient se balader dans la forêt – comme on le dit en langue moderne, pique-niquer.

— À Komori les habitants chantaient tous dès la naissance. Petite, je sortais dans la rue et j’entendais le village résonner ! Il y avait beaucoup de gens, et chaque fille, chaque groupe chantait. Ils organisaient aussi des danses dans la rue. Où ont-ils appris à danser ? Dans la rue, avec les chansons, car personne ne jouait de la musique.

Mykola se rappelle comment à l’époque les jeunes se réunissaient pour s’amuser et pour chanter :

— Il y avait autour de 10 ou 12 groupes de filles de tous les âges. Elles se réunissaient dès l’enfance. Tout le village résonne : un groupe par ici, un autre par là.

Le couple se rappelle qu’après la guerre parfois les gens se réunissaient pour chanter et danser directement dans leurs maisons car le club n’existait pas encore dans le village :

— À cette époque, ils louaient une maison pour chanter et danser. Les jeunes. Ils payaient une nuit à un monsieur. Ils dansaient et la musique résonnait toute la nuit. Avant la création du club, on louait des maisons. Souvent les gens venaient chez nous.

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Tetiana sort ses diplômes, des journaux découpés, des photographies avec les concerts de la chorale :

— Maintenant je peux seulement regarder et lire. Je les mets tout autour de moi et je pleure car ce temps est terminé. Tout est terminé et ne sera plus jamais de retour. Je regarde, je pleure et je range.

Svalovytchi. Catherina

Il n’y a pas de club ou de magasin à Svalovytchi. Un camion amène du pain une fois par semaine. Ici vit Catherina Trouch – toute seule dans sa maison car son mari est décédé il y a longtemps et les enfants sont partis :

— Je souffre du fait que mon mari est décédé. Il avait 50 ans. Cela fait 20 ou 30 ans que je suis seule. Les enfants sont partis : un fils et deux filles.

Catherina se rappelle comment à l’époque les villageois passaient leur temps libre. De nos jours il arrive encore qu’ils se réunissent :

— Mon Dieu, qu’est-ce qu’on chantait bien ici. Des chansons ukrainiennes. De nos jours on chante aussi. On se réunit parfois avec une femme et on chante, même de nos jours.

Elle se souvient des chansons. C’était surtout les romances de la fin de l’époque soviétique. Certaines chansons étaient en russe, pourtant adaptées en dialecte local :

— Personne ne chante pareil à travers tout Svalovytchi ! Les habitants envoient les gens chez moi car ici plus personne ne chante les anciennes chansons comme ça.

A la question concernant le nombre de chansons qu’elle connaît, Catherina répond en rigolant « jusqu’à l’infini ! ».

Tchornyzh. Un groupe de chant masculin

Les hommes ne chantent jamais de chansons cérémoniales (excepté les « kolyadka ») car ces chansons, les plus anciennes, qui accompagnent les cérémonies sont un privilège de femmes. En même temps à l’époque dans de nombreuses régions d’Ukraine la tradition du chant par les hommes s’est développée. Lors des expéditions militaires des cosaques, des guerres et des voyages commerciaux des « tchumaks » en Crimée pour le sel. À l’époque où il n’y avait pas d’Internet, de télévision et de radio, où les voyages à l’autre bout du pays ne se mesurait pas en heures mais en semaines ou en mois, les hommes avaient leur divertissement préféré – les chansons.

Comme dans les autres chansons lyriques, les chansons des hommes avaient deux ou trois voix : moyenne, aigüe (principale) et grave. Selon la région d’origine des chanteurs, les mélodies et les techniques de chant étaient différentes.

Ces chansons racontaient la dure réalité de la vie des hommes des villages – la perte des amis au combat, la mort loin de la maison. Mais les hommes chantaient aussi des chansons facétieuses et d’amour – comme dans la vraie vie.

Le travail laborieux, les guerres, la médecine peu développée et la tendance à ignorer les problèmes de santé sont à l’origine du fait que les hommes, qui à l’occasion des rassemblements chantaient ces chansons anciennes en groupe, devenaient de moins en moins nombreux et avec le temps dans certains villages les femmes ont commencé à chanter les chansons « des hommes ».

Pourtant dans le village de Tchornyzh de Polésie, les hommes locaux se réunissent parfois encore pour passer du temps ensemble autour de chansons – comme c’était le cas il y a de nombreuses années. Ils sont tonneliers et font eux-mêmes des tonneaux en bois.

La chercheuse Irina Klymenko raconte comment avec son collègue Oleksi Nagorniuk, ils ont pour la première fois trouvé ces chanteurs :

— Nous les avons trouvés en automne 2016. Ce lieu marque le début de la transition vers la Volhynie, mais fait toujours partie de la Polésie. Nous avons questionné le chef du conseil de village du village voisin à propos des chanteuses, et il a répondu : « Vous savez, dans notre village les femmes ne chantent pas. Mais allez voir dans le village voisin, pas loin d’ici, et demandez-y pour Balioch ». Nous sommes arrivés dans ce village et nous avons dû le chercher pendant quelques heures encore – Balioch (Serguiy Kalkov), est par ci par là, nous avons tourné pendant deux heures à travers le village et ne l’avons trouvé nulle part, il était parti quelque part pour ses affaires.

Pendant ce temps, un groupe de jeunes femmes s’est réunie pour chanter dans la maison d’une voisine de Balioch :

— Là-bas l’état de la tradition est tel que si la personne a moins de 80 ans, ses chansons seront considérées comme kitch par les connaisseurs. Elles ont commencé à entamer ce type de psaume ennuyant. Et d’un coup au milieu de la chanson – la porte du porche claque – Balioch est entré. Premièrement, son apparence n’est pas la même que celle des villageois. Deuxièmement, il n’est pas habillé comme les villageois. D’habitude les hommes ont « un piff », le visage large typique de Polésie, et portent une casquette. Mais cet homme a l’air d’un intellectuel, avec de beaux cheveux gris et un chapeau ressemblant à celui d’un militaire. Il ouvre la porte et dit en plissant les paupières – « Qu’est ce qui se passe ici ? » — les habitants lui ont indiqué qu’on l’avait cherché dans tout le village. Sans interrompre la chanson, il est entré, s’est assis sur le canapé et a rejoint la chanson avec une voix très forte et énergique. Quand il a commencé à chanter, j’ai compris que nous n’avions pas parcouru le village pour rien en le cherchant.

Il s’est avéré que dans ce coin de Manevytchi-Kivertsi (entre Styr et Stokhid) la tradition du chant des hommes s’est arrêtée plus récemment que dans d’autres lieux. Il y a encore des gens qui chantent. Leurs chansons sont d’un style plus ancien, c’est une tradition ukrainienne et pas du kitch.

C’est dur pour Timofiy de chanter à voix aigüe, la santé et l’âge ne sont plus comme avant. Pourtant ce qui est très important dans le chant c’est la possibilité d’être ensemble avec les autres et vivre cette expérience commune de l’union à travers la musique. Les hommes se réunissent toujours de temps en temps, surtout en été, quand ils s’occupent de leur propriété. Comme le reste des chanteurs de village, ils ont appris à chanter dans leur enfance. Le chant était un loisir que tu pouvais toujours amener avec toi – si tu te balades ou fais paître les vaches toute la journée – on l’apprenait au passage auprès des adultes et des uns des autres. Avant, ils chantaient dans une chorale de village.

— Vous savez, à l’époque c’était ainsi : le chef-lieu a obligé les chefs des kolkhozes à organiser un concert de démonstration. Et nous le faisions. Pas uniquement notre village, mais tous les villages participaient.

Timofiy rajoute :

— Ils disaient de chanter cette chanson, et nous la chantions.

LES CHORALES DE VILLAGE
Un type populaire d’ « art d’amateurs » dans l’URSS. Le plus souvent, elles reprenaient les chansons adaptées à la chorale des chansons traditionnelles et les chansons avec une notion idéologique sur le pouvoir soviétique.

Depuis 26 ans les gens chantent dans les églises le dimanche.

Les hommes chantent aussi des anciennes chansons lyriques et insurrectionnelles – car sur ces territoires l’Armée insurrectionnelle ukrainienne a activement opéré – ainsi que les romances devenues populaires au début du XXe siècle. Ils considèrent leurs chansons « naturelles » et disent qu’il n’est pas possible d’en trouver dans aucun livre. Ces chansons ont été chantées par leurs parents.

Parfois les personnes plus jeunes apprennent aussi ces chansons traditionnelles mais la technique de chant n’est pas à la hauteur des anciennes. Les chanteurs âgés du village le remarquent :

— Surtout, ils n’ont pas fait paître les vaches, ils n’ont pas appris. L’école ne l’enseigne pas.

Comment nous avons filmé

Regarder dans notre blog vidéo comment nous avons traversé la Polésie et dans quelles conditions nous avons filmé ; comment nous avons pris un ferry de Polésie avec notre Land Rover ; comment nous nous sommes trompés de maison à Komori et pourquoi le village Zaritchne est connu autrement que pour son chemin de fer local à voie étroite.

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Kateryna Kapra

Rédactrice:

Yevheniia Sapozhnykova

Productrice:

Olha Schor

Photographe:

Mateuche Baj

Serhij Korovajnyj

Opérateur caméra:

Oleg Sologub

Monteur:

Mariia Terebous

Monteur,

Réalisateur:

Mykola Nosok

Ingénieur du son,

Opérateur caméra:

Pavlo Pachko

Éditeur photo:

Oleksandr Khomenko

Transcripteuse audio:

Svitlana Borchtch

Responsable de contenu:

Kateryna Yuzefyk

Traductrice:

Anastasiia Diakova

Éditeur de traduction:

Emmanuel Graff

Coordinatrice de la traduction:

Olga Gavrylyuk