Les cicatrices de l’humanité perdue : les villes libérées au cœur d’un projet photographique

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L’invasion massive de l’Ukraine par la Russie n’a pas été une surprise, mais la date du 24 février reste un choc pour la plupart d’entre nous. Cette attaque insidieuse menée depuis la Biélorussie voisine a permis aux troupes des envahisseurs d’effectuer une percée rapide dans le nord de l’Ukraine et, par la suite, l’occupation d’une partie de la région de Kyiv, – territoires anciennement dénommés Polissya, la Sévérie, Slobozhanshchyna du Nord.

C’est notamment grâce aux efforts de l’armée ukrainienne et au courage des résistants locaux que fin mars-début avril, les envahisseurs ont quitté ces territoires, qualifiant leur fuite de « geste de compassion ». Les travaux de reconstruction pouvaient enfin commencer : déminage, déblaiement, transport et distribution de l’aide humanitaire à destination des habitants des zones sinistrées. Les journalistes, documentaristes et photographes ont eu, à leur tour, la possibilité de se rendre dans les villes et villages libérés afin de témoigner des crimes de l’armée russe, collecter les témoignages des survivants et comprendre la nouvelle réalité.

La photographe : Yelyzaveta Bukreyeva

Yelyzaveta Bukreyeva est une photographe originaire de Kyiv qui depuis avril 2022 travaille sur le projet « Les cicatrices de l’humanité perdue ». Cette série de photos raconte le quotidien des villes libérées au nord de l’Ukraine : à travers les détails d’une routine qui s’est installée après l’invasion russe, elle montre les cours d’immeubles et les terrains de jeux démolis, les gens qui se remettent lentement de l’agression russe. Selon l’autrice, ses photos mettent en lumière la transformation irrémédiable qui s’imprime sur les visages, les paysages environnants et les choses habituelles. « C’est un contraste saisissant : la nature s’éveille, tout fleurit, les Ukrainiens reviennent chez eux, mais des « cicatrices » sont visibles partout à travers la ville, comme par exemple cet obus coincé dans les branches d’un arbre. »

Nous publions ici les photos de Yelyzaveta, prises depuis le début de l’invasion, et ses réflexions sur la guerre, l’art photographique et les gens.

La photographie est ma raison d’être, je la considère comme un langage à part entière. La photo raconte une histoire du point de vue visuel, mais pas seulement, elle transmet aussi des émotions car en observant les détails, les spectateurs se remplissent d’émotions. Je suis de nature introvertie, c’est pourquoi le langage photographique permet de mieux me comprendre.

24 février, 5 heures du matin, la famille de Yelyzaveta est réveillée par les bruits des explosions

J’ai du mal à revoir mes photos. J’ai retrouvé il y a peu mon journal intime commencé pendant la guerre : ce sont des photos du premier mois (de l’invasion – notes du réd.) J’ai publié cette série sur le site et j’ai fait une sélection pour une exposition. Il m’est difficile de les regarder à nouveau, même si mon expérience de guerre n’a pas été aussi traumatisante que pour certains. Tous mes proches sont en vie, personne n’a été blessé, ils étaient à Kyiv. Mais lorsque j’y repense, je me souviens de mon état à cette époque, de tout ce que je ressentais, de mon petit frère qui avait très peur et s’inquiétait beaucoup durant les premières semaines. Aujourd’hui nous sommes habitués à cette nouvelle réalité, mais à l’époque tout n’était qu’incertitude. Tout ce qui était familier, notre avenir, tout a été rayé.

Un selfie de Yelyzaveta lorsqu’elle est revenue pour la première fois chez elle après le début de la guerre

Le frère de Yelyzaveta dort par terre durant la première nuit après l’invasion russe

Au début de la guerre, les gens ont commencé à craindre qu’une photo n’engendre une frappe de missile. Avant, les gens se disputaient sans cesse avec moi. Il fallait leur expliquer ce que je prenais en photo, pourquoi je le faisais, que je ne leur voulais aucun mal. Il me semble important que les photographes continuent de faire leur travail pour changer la perception des choses.

Les raisons des tirs de missiles
Il est bien connu que les envahisseurs parviennent à trouver l’information pour corriger leurs tirs sur internet et les réseaux sociaux, alors les autorités municipales et les militaires ont recommandé aux populations civiles d’éviter de publier des photos de lieux déjà bombardés avant les annonces dans les sources officielles.

Terrain de jeux à Boucha

Un projectile d’artillerie coincé dans un arbre. Territoire de Polissya de Kyiv

Par exemple, dans une ville, une femme m’a demandé : « Qu’est-ce que vous filmez, nos souffrances ? ». Alors je lui ai expliqué que la guerre n’est pas encore terminée, l’hiver arrive et ils n’ont plus de logement. Si quelqu’un témoigne pour eux, d’autres personnes peuvent alors réagir et aider. La femme est aussitôt devenue plus compréhensive « D’accord, alors installe-toi, ma fille ». Il faut expliquer, il faut absolument en parler.

Je prends beaucoup de photos dehors, dans les rues, et maintenant les gens l’acceptent mieux car ils ont compris que nous autres photographes pouvons attirer l’attention vers leurs villes ou leurs communes et sensibiliser, les autorités ou les organes compétents susceptibles de les aider.

Olena transporte les nouvelles fenêtres vers sa maison à moitié détruite

Je pense que le photographe joue un rôle primordial en temps de guerre. Si tu as quelque chose à dire, fais-le, même si tu manques de professionnalisme. Il y a des cas où le Prix Pulitzer a été attribué à des personnes qui n’avaient réalisé aucune photo professionnelle, elles se sont juste retrouvées au bon endroit au bon moment. Alors quand tu as quelque chose à filmer, – que ce soit les suites des bombardements ou bien des crimes de guerre, – peu importe – fais-le, enregistre, car c’est important.

Le Prix Pulitzer
Institué par l’éditeur Joseph Pulitzer, ce prestigieux prix américain est décerné tous les ans depuis 1917 dans les domaines de la littérature, du journalisme, de la musique et du théâtre.

Grâce à la photographie, on peut obtenir des preuves concrètes des crimes perpétrés par les envahisseurs. Lorsque les Russes nous accusaient d’avoir mis en scène les morts à Boucha, les images satellite sont venues confirmer les photos prises sur place. Quelles que soient les sommes d’argent dépensées par les autorités russes pour répandre leurs messages, et même si elles n’arrêtent pas de clamer qu’il s’agit de fake news, aucune propagande n’est capable d’effacer ou de falsifier la vérité. Ce sont là des preuves irréfutables pour le monde entier, et ces images ne permettront pas de venir, après coup, dénaturer la réalité.

Boucha
Une petite commune près de Kyiv dont l’occupation est devenue un symbole des crimes de guerre perpétrés par les envahisseurs contre la population civile. Ici ont été découverts les premiers charniers des Ukrainiens torturés puis exécutés.

Une fois j’étais en train de régler le flash de mon appareil photo et il s’est déclenché. Un petit garçon a eu très peur. Il se trouvait assez loin, mais la lumière a été éblouissante. Je me suis excusée et lui ai expliqué que ce n’était qu’une photo. C’était une situation très embarrassante, pauvre garçon… Les enfants prennent mal les crépitements des flashs, c’est pourquoi je n’essaie même pas de les utiliser, je désactive le flash et puis c’est tout. Concernant les adultes, je leur demande leur autorisation et ils sont d’accord en général. Ils disent ne plus avoir peur de rien.

Valentyna. Les Russes l’ont enfermée ainsi que près de 300 habitants de son village dans une minuscule cave pendant un mois. Certains étaient obligés de dormir debout en s’appuyant contre un mur

Artem et Fadey dans une église détruite. Lukashivka, Sévérie

Un garçon agite un drapeau ukrainien près d’un faux checkpoint improvisé par des enfants. Ils arrêtent les véhicules, posent des questions, effectuent leur « contrôle » et distribuent des bonbons. Sloboda, Sévérie

Maintenant tout le monde s’intéresse aux photos prises au nord et au sud de l’Ukraine parce que ces régions attirent l’attention, mais ici (dans les territoires de la Sévérie et de Polissya – notes du réd.) il y a très peu de photographes. Pourtant les gens souffrent encore des conséquences de l’occupation. Ils sont tous unanimes quand ils disent que leur plus grande peur reste une nouvelle invasion depuis le territoire biélorusse, ils suivent les actualités… Les photographes qui sont allés à Kharkiv et au sud du pays disent que visuellement, toutes les villes détruites se ressemblent. Je ne suis pas tout à fait d’accord car il me semble que derrière chaque destruction il y a une histoire humaine unique. Il ne faut pas en faire un seul récit mais au contraire, les considérer comme chacune différente des autres.

Bogdan, habitant de Boucha

Dans la série « Les cicatrices de l’humanité perdue » ce sont les portraits qui m’interpellent le plus. Lorsque tu arrives dans des villes libérées, tu sens la puanteur de la guerre: le fumier, le métal brûlé, la poussière, le sable… Alors que les gens y sont très chaleureux, tout le monde se salue. Ils ont envie de parler quel que soit le sujet : d’où on vient, comment on va, ce que l’on a traversé, combien coûte un litre de lait à Kyiv. J’ai vu ces gens plusieurs fois, nous arrivions sachant très bien qui avait besoin de nourriture pour animaux domestiques, ou pour d’autres, de seaux ou d’une hache. Alors, tous ces portraits restent en mémoire.

Natalya est née en Biélorussie, mais a acheté une maison et s’est installée en Ukraine. Elle a survécu à l’occupation russe

Svitlana près de son immeuble. Son appartement se situe au 4ème étage juste à l’endroit où un obus russe a atterri. Gorenka, Polissya

Dmytro. Borodyanka, Polissya de Kyiv

Les immeubles de plusieurs étages qui ont été détruits impressionnent visuellement. Je revois clairement chacun d’eux. Ils sont généralement comme coupés en deux, on peut y voir des restes d’appartements et comment les gens y vivaient auparavant. Un jour j’ai croisé une femme à Borodyanka, elle est restée seule dans un immeuble à moitié détruit. Elle est sortie dépoussiérer un tapis et m’a dit : « Je l’ai nettoyé il y a deux jours, et maintenant il est de nouveau plein de poussière, il faut recommencer… ». Elle n’a plus de fenêtres, plus d’eau courante, plus de gaz. Rien du tout. Mais elle s’inquiète pour le tapis.

Une maison détruite à Borodyanka, Polissya de Kyiv

Un paillasson avec une inscription “Bienvenue” (en anglais) près d’un immeuble entièrement détruit. Borodyanka, Polissya de Kyiv

Un immeuble détruit et quelques meubles de cuisine restés accrochés. Gorenka, Polissya de Kyiv

Un immeuble bruûé à Irpin’, Polissya de kyiv

J’ai compris très vite que nous n’étions pas en mesure d’assimiler toute cette horreur et de la supporter. Je veux dire, notre psyché nous protège : nous voyons, comprenons, savons tout, mais nous ne réalisons pas complètement l’ampleur de la tragédie. En même temps, cela nous sauve, car nous ne pourrions pas survivre avec ce fardeau. Cette idée m’a libérée en tant que photographe. Je comprends une chose : quoi que je prenne en photo, quoi que je montre, quelles que soient les vidéos ou livres que je fais, tout ceci ne suffira pas à rendre compte pleinement de ce que mon pays a vécu.

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Sophiya Vergulesova

Auteure,

Photographe:

Yelyzaveta Bukreyeva

Rédactrice en chef:

Ania Yablutchna

Rédactrice:

Natalia Ponedilok

Éditeur photo:

Yurij Stefaniak

Intervieweur:

Khrystyna Kulakovska

Responsable de contenu:

Yana Rusina

Traductrice:

Aliona Okhrimenko

Rédacteur de traduction:

Faustine Felici

Coordinatrice de la traduction:

Olga Gavrylyuk