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Une vie nomade dans des tentes, des chansons à la guitare près du feu de bois et de la passion avec de l’insouciance. Cette image romantique des Roms, née de la littérature et du cinéma soviétiques, appartient désormais au passé. À sa place se sont installés des préjugés sur un peuple démuni, vivant des aides sociales payées pour un grand nombre d’enfants, un peuple qui vole ou qui s’engage dans d’autres activités criminelles. La cohabitation en cercle fermé de nombreux Roms d’aujourd’hui les isole du reste de la société. Pauvreté, absence d’éducation et difficultés à l’embauche alimentent encore plus les préjugés envers les Roms.

Dès leur enfance, les Ukrainiens de souche se voient imposer des stéréotypes, voire de la xénophobie. « Sois sage, ou tu te feras kidnapper par les Gitans », disait-on aux petits. Ou encore « Tu es sale comme un(e) Gitan(e) » . Dans le folklore ukrainien non plus, les Roms n’apparaissent pas toujours comme des personnages positifs. À partir du plus jeune âge, la plupart des Ukrainiens sont convaincus que les Roms peuvent vous hypnotiser ou vous voler. Alors, saisis par cette peur, les premiers font tout pour éviter les seconds.

Pourtant, tout ça, ce ne sont que des mythes, apparus à cause du manque d’informations sur la vie des Roms de l’Ukraine. Vivant côte à côte depuis des siècles avec les Ukrainiens « pur jus », les Roms restent un peuple entouré de mystères.

L’un de ces mystères est la taille de leur population. À l’heure actuelle, nous n’avons pas de données précises quant au nombre des Roms vivant sur le territoire ukrainien. De plus, l’absence de papiers chez beaucoup d’entre eux ne simplifie pas la tâche du recensement. Certains Roms dissimulent leurs origines intentionnellement, et c’est assez compréhensible. Partout dans le monde, pendant les guerres, l’histoire a fait des minorités ethniques une cible de répressions, de représailles et de persécutions. Les Roms n’ont pas fait exception.

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D’après le recensement de 2001, le nombre des Roms s’élève à 47,587 personnes, dont une troisième partie — les habitants de Transcarpatie. Néanmoins, les organisations non gouvernementales estiment que ce chiffre n’est plus fiable depuis longtemps. Le Conseil de l’Europe quant à lui évalue la communauté rom en l’Ukraine à 120-400 mille personnes. Selon les informations des ONG de Roms, il réside aujourd’hui en Transcarpatie plus de 40 mille personnes de ce groupe ethnique. La plupart des Roms de Transcarpatie habitent en cercles assez fermés.

C’est précisément ici, en Transcarpatie, que l’on voit préservée la plus grande variété des dialectes de la langue romani et le plus des différences au niveau des habitudes quotidiennes et de l’éducation. Même si les Roms vivent souvent tout près, parfois même sur des rues voisines avec les autres habitants transcarpatiques, ces derniers les perçoivent comme la communauté la plus difficile à comprendre.

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Doubauvé. Le baron Ivan

L’une des communautés rom réside dans le village Doubauvé du district de Tiatchiv. La communauté date des années 1950. À la recherche de l’emploi, les Roms venaient ici des autres villages et des petites bourgades d’à côté. Le maire local de l’époque les avait d’abord invités à venir travailler dans une usine de Doubauvé et, par la suite, leur avait proposé de rester. C’est ainsi qu’au milieu du village s’est formée une communauté de 64 personnes. L’ancien baron Ivan, c’est-à-dire le leader non-officiel de la communauté, partage avec nous les soucis auxquels font face les Roms locaux :

— Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez de place. On grandit en nombre, des enfants viennent au monde et on a besoin de la place. Le village a de la place. Ceux qui ont de l’argent, se sont construit des maisons. L’argent manque cruellement. On a beaucoup d’enfants, y compris des enfants malades. Mais la mairie ne se soucie pas trop de nous. On est peu nombreux. Une fois, je me suis même adressé à l’administration à Oujhorod (le chef-lieu de la région de Transcarpatie). Et ils m’ont dit pareil : « Vous êtes trop peu nombreux » . En d’autres mots, ils ne nous aideront que quand la communauté deviendra assez grande.

Les maisons des Roms sont visibles de loin. On les reconnaît par les pantalons, les chemises et les sous-vêtements attachés aux clôtures. Une route en bitume mène vers des cabanes en bois sur une colline au-dessus de la rivière. Il y a ici aussi un couple de maisons en brique. La plus riche d’elles appartient à Ivan. C’est un logement de deux pièces, avec une surface de 50 m2. Ivan y vit avec sa femme, ses deux fils et sa fille. Deux autres enfants, plus grands, vivent séparément.

Sur les murs, couverts avec des journaux à la place du papier peint, s’affichent des icônes et des posters à l’effigie de Jésus-Christ. Le frigo de la marque « Dnipro » grogne et siffle bruyamment. Ivan allume un four artisanal, un moyen de chauffage répandu parmi les Roms de toute la Transcarpatie. La fille du baron, âgée de 6 ans, grimpe sur un vieux buffet soviétique, se peigne, se met du rouge à lèvres et s’emporte tellement qu’elle commence à appliquer du rouge sur ses joues.

Ivan prend la guitare et entame quelques chansons. La musique est son gagne-pain. Il est grand, costaud, avec une moustache, une barbe et des cheveux longs. Il parle l’ukrainien et le russe, les langues qu’il avait apprises au séminaire religieux d’où il était sorti avec un titre de diacre.

baron
La langue des Roms n'a pas le terme « baron » . Il existe un mot « baro » qui sert pour s'adresser à un homme respectable, pas nécessairement un chef de la communauté. Dans certaines communautés rom le terme a pris de la popularité et s'utilise fréquemment dans la vie quotidienne. Pourtant, dans la majorité des communautés les questions les plus importantes relèvent de l'autorité des conseils des sages — des représentants les plus respectueux de la famille. Ces mêmes personnes se réunissent pour des tribunaux des Roms, un dispositif toujours très répandu aujourd'hui.

Ivan était le chef de la communauté, baron, pendant 9 ans. Dorénavant ce titre revient à son frère :

— Je ne suis pas originaire du village. Mes enfants sont nés ici par contre. Je viens d’Irchava. Je suis orphelin, j’avais retrouvé ici mes parents biologiques et étais resté vivre ici depuis. Je me suis bâti une maison. Les gens m’ont élu baron. Les gens me connaissent bien, ils me comprennent. Et comme mon frère était croyant, la communauté l’a choisi pour me succéder. Tout le monde s’était réuni et s’était convenu de le nommer. Maintenant, c’est lui notre chef. Il a même une carte de baron.

Les locaux n’aiment pas trop Ivan, comme ils n’aiment pas toute autre personne ne serait ce qu’un brin différente d’un habitant lambda. Mais Ivan dit que les Roms n’en veulent à personne :

— On vit dans le moment présent. Le moment à venir est l’affaire de Dieu. Nous vivons comme vous.

Les problèmes des Roms de Doubauvé sont assez habituels : les services municipaux ne collectent pas les déchets, la communauté n’a pas de canalisation, pas de réseau logistique convenable. Ivan comprend que les gens n’apprécient pas quand les Roms déversent de l’eau directement sur la voie. L’eau gèle et en hiver la colline se transforme en une patinoire. En été l’endroit pue à cause des ordures ménagères. La communauté rom a de moins en moins de place et de plus en plus d’enfants. Pourtant, ils vivent pratiquement dans des boîtes à carton et ne demandent pas de traitement particulier, juste un peu de compréhension et de solidarité :

— On ne peut pas attendre de l’aide. On vit avec ce que Dieu nous donne. On est comme ça : nous faisons tout pour être honnête envers l’autre, surtout envers notre prochain. Notre peuple peut se rendre méchant si on cherche à nous provoquer. Mais nous, on essaye d’être pacifique, amical même. L’autre côté de la médaille : on vit près de la route et des fois des ivrognes nous provoquent exprès. Tentent de trouver un prétexte. Accusent, par exemple, de leur avoir volé quelque chose alors que toi, à ce moment-là, tu n’étais pas là du tout. Depuis une année, on n’a plus ça. C’est devenu calme, on peut dire. Maintenant, ce sont les locaux qui volent davantage. Nous, les Roms, on commence à avoir une bonne réputation. Les gens locaux et les voisins se rapprochent plus de nous.

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L’éducation inaccessible

Selon un sondage, un quart des Roms, soit ne parlent pas l’ukrainien du tout, soit ne le maîtrisent pas bien. La raison — l’isolement des communautés rom et le manque d’éducation.

Ce problème existe non seulement en Transcarpatie, mais partout en Ukraine. Pas mal de Roms ne sont jamais allés à l’école et, parmi ceux qui sont scolarisés, la majorité n’ont pas fini l’éducation secondaire.

Au premier regard, Ivan ne s’inquiète pas tant que ça des problèmes de scolarisation des enfants. Pour son fils, nommé comme lui, Ivan, le baron voit un autre futur :

— Ils (les enfants roms) ne sont pas parmi les premiers à l’école. (Mon) Ivan joue davantage à des instruments de musique. Il va être musicien à coup sûr.

La situation avec l’éducation est pareille dans toutes les autres colonies des Roms transcarpatiques. En réalité, les communautés les plus démunies ont des difficultés avec la scolarisation à tous les niveaux. Ici l’une des causes du problème est aussi une barrière de langue : plusieurs Roms hungarophones ne parlent pas l’ukrainien et, même s’ils scolarisent leurs petits, ils le font dans des écoles hongroises ou dans des établissements scolaires privés qui se financent par des communautés religieuses et par la Hongrie. À titre d’exemple, à Moukatchevo et à Berehove, de telles écoles enseignent exclusivement en hongrois. Cela empêche les élèves de continuer leurs études dans des universités ukrainiennes car, après avoir fini l’école, les enfants ne maîtrisent pas la langue du pays.

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Myroslav Gorvate, le député du conseil municipal, nous confie que les petits Roms vont le plus à l’école jusqu’à la classe de sixième. Après, la fréquentation baisse. Dans une école à Oujhorod sur une classe de seconde de 32 élèves, seuls 3–5 vont réellement en cours.

Selon Myroslav, l’absence de motivation explique une fréquentation si basse :

— Les parents ne reconnaissent pas le besoin de ramener leurs enfants à l’école, de les préparer à des cours et d’avoir un intérêt à ce que les gamins aillent à l’école. L’autre raison est l’absence des repas gratuits pour les élèves au-delà de l’école élémentaire. Parfois, les enfants vont à l’école pour pouvoir manger.

En outre, l’éducation des Roms dépend souvent du statut social de la famille. Même l’enseignement gratuit reste souvent inaccessible : les parents n’ont pas les moyens pour payer les fournitures scolaires, les vêtements ou les rénovations des écoles (en Ukraine on demande aux parents de financer les rénovations). Alors, les enfants roms aident leurs parents avec leur travail principal, accomplissent le travail domestique ou s’occupent des frères et sœurs cadets.

Pourtant, le fait d’aller à l’école ne garantit pas à lui seul une éducation de qualité. Le système éducatif ukrainien ne fait pas assez attention aux enfants roms. Les Roms le savent, les chercheurs travaillant sur la question le savent aussi. Le baron Ivan rajoute en soupirant :

— Les nôtres sont souvent comme ça. Personne ne veut s’occuper de leur éducation, en même temps qu’ils ne sont pas eux-mêmes adaptés au système existant. Il y a des gens qui ne savent que compter. Ils ne savent pas écrire les lettres, l’essentiel, ce sont les chiffres. Leur vie s’est passée comme ça, dans les voyages, d’une gare à l’autre.

Myroslav Gorvate
Le député de la 7ème convocation du Conseil municipal de Oujhorod.

À l’heure actuelle, la situation s’est un peu améliorée grâce aux efforts des organisations caritatives. Elles ont introduit des programmes d’enseignant de soutien pour les Roms dans les classes de l’école élémentaire. Une aide supplémentaire vient aussi des centres des parents attentifs qui travaillent avec les parents peu éduqués.

L’isolement des Roms s’intensifie dès le début de l’école puisque la majorité d’eux doivent étudier dans des établissements ségrégués sans avoir de contact avec les autres enfants du coin. De telles écoles existent presque dans chaque communauté rom.

En ce qui concerne l’éducation supérieure, on observe maintenant une légère amélioration. Le Fonds de l’éducation Rom, à lui seul, a déjà financé les études de presque 500 personnes, alors que le nombre des Roms éduqués et intégrés à la société ukrainienne est encore plus grand.

Myroslav se rappelle qu’il y a 15-20 ans en Transcarpatie il n’y avait qu’un seul Rom diplômé d’une université, tandis que maintenant, il y en a au moins 50.

Les papiers et le travail

En plus de l’éducation, d’autres problèmes demandent une résolution. D’après les sondages des ONG, 17 pour cent des Roms ukrainiens ne disposent pas de pièce d’identité et une troisième partie n’ont pas de lieu de résidence déclaré. En Transcarpatie, la situation avec les papiers est pire qu’ailleurs.

À Moukatchevo, par exemple, la majorité des Roms n’ont pas de papiers. Mais la situation s’améliore grâce aux centres de l’aide juridique gratuite et au fait que les Roms comprennent l’importance des documents. La passeportisation s’accélère aussi à travers les allocations pour enfants, accessibles exclusivement sur présentation des papiers.

En référence à l’emploi, 63 pour cent des Roms ont répondu qu’ils ne travaillent pas, et 22 pour cent qu’ils travaillent à temps partiel. La plupart des Roms professionnellement actifs le sont à leur compte. Plus de la moitié travaille dans le commerce et les services, encore 25 pour cent sont des entrepreneurs.

À Oujhorod les Roms travaillent comme agents d’entretien municipal, artisans ou employés du service de distribution d’eau. Ceux qui ne trouvent pas de travail en Transcarpatie partent pour Kyiv ou à l’étranger. À Moukatchevo la situation est pareille.

Les Roms, qui êtes-vous et d’où vous venez ?

Les origines des Roms font toujours l’objet des recherches. Les discussions à ce sujet continuent et personne ne sait comment et pourquoi les Roms se sont répandus sur toute l’Europe et comment ont-ils résisté à de constantes vagues migratoires.

Selon la théorie la plus populaire aujourd’hui, les racines de ce peuple sont en Inde. Il est à noter aussi que les « Roms », c’est le seul nom qu’ils se sont donné eux-mêmes. Néanmoins, dans aucune langue ils ne s’appellent « les originaires de l’Inde ». Les Slaves utilisent une dénomination « tsiganes » qui en réalité est le nom d’une secte hérétique du début du 2ème siècle. Les mots « gypsy » (anglais) et « gitano » (espagnol) signifient un adjectif « égyptien ». Le mythe sur les origines égyptiennes des Roms a très vite circulé à travers l’Europe. Les Hongrois, par exemple, les appelaient « fáraók népe » (en français, le peuple du pharaon). Le fait est qu’à l’époque de la formation des langues européennes, la tâche de vérification de l’information était un peu plus compliquée qu’aujourd’hui. Alors que pour les Français, les Roms ressemblaient aux Tchèques et ont donc reçu un surnom des « bohémiens » (synonyme de « tchèque »). Dans les langues finnoise et estonienne, ils restent toujours des « noirs » ou des « basanés ». En même temps maintenant, on associe souvent les Roms avec la Roumanie, un pays. En cause, la similarité sonore de ces deux mots.

Nous avons décidé de demander aux Roms eux-mêmes ce qu’ils pensent de leurs origines et comment se distinguent-ils des autres nationalités :

— Tu es gadjo ! Elle — gadji ! dit en souriant Ivan de Doubauvé. — Dans notre langue ça veut dire « blanc » et « blanche ». On vous appelle comme ça entre nous. Mais c’est juste notre habitude à nous, ce n’est pas pour discriminer. Notre langue prend ses racines dans le sanscrit. Ensuite elle a connu des influences régionales. De plus, vous imaginez-vous combien de nouveaux mots avons-nous collectés sur notre chemin depuis l’Inde ?

Dans les communautés rom fermées et ségréguées règne une division classique à des siens et des étrangers : « roma » (Rom) — « Gadjé » (non-Rom, étranger).

D’après Ivan, les Roms se diffèrent aussi entre eux suivant le mode de vie :

— Il y a une petite classification chez nous. On a des Gitans des tentes, des Gitans nomades et des sédentaires. Nous, on compte comme sédentaires. Parce que l’on vit sur le même lieu, on s’est bâti des logements, on a des familles, un peu de travail et on remercie Dieu pour tout ça. Les Gitans des tentes, ce sont les gens qui chérissent leur vie nomade jusqu’à aujourd’hui. Parmi eux, il y a des femmes nobles avec des jupes longues. Les Gitans nomades, ceux-là ne font que voyager. De nos jours, ils sont passés des chevaux classiques à des chevaux « en fer » (des trains).

Les Roms d’aujourd’hui ne connaissent plus la romantique vie nomade de leurs grand-parents car en 1956 cette vie est devenue illégale. Le décret du Présidium du Parlement de l’URSS « Sur l’intégration au travail des gitans qui pratiquent du vagabondage » avait interdit leur mode de vie. L’interdiction est levée depuis longtemps. Malgré ça, toutes les communautés rom de Transcarpatie restent sédentaires.

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Les départs estivaux des Roms transcarpatiques, pour Kyiv ou pour d’autres villes, s’appellent habituellement « une migration professionnelle ». C’est précisément l’absence de travail qui les force à partir. Arrivés dans des nouvelles villes, ils y forment des campements de fortune.

En Transcarpatie, les denses communautés Rom existent comme des lieux à part entière ou comme des rues, des coins ou des quartiers. Parfois, ces endroits ont une histoire centenaire, d’autres fois, ils sont tout neufs et apparaissent à l’improviste, par exemple, après des inondations dont les Roms de Transcarpatie sont les premières victimes, leurs logements étant souvent bâtis à des basses altitudes.

Les colonies compactes des Roms situées aux alentours des communes ne sont généralement pas approvisionnées en eau, n’ont pas de canalisation, de gaz ou des routes ; leurs bâtisses peuvent ne pas être enregistrées juridiquement. Les jeunes familles construisent fréquemment des petites maisons en argile tout près de la maison des parents, et ce, sans prendre en compte les règles de construction. Légaliser de telles bâtisses est une mission quasiment impossible.

La langue qui disparaît

Les Roms de la région se diffèrent aussi par langue. Ils utilisent quelques dialectes et des patois de la langue des Roms, romani. Dans la vie de tous les jours, les Roms sont d’ordinaire non seulement bilingues, mais peuvent communiquer en trois, voire quatre langues.

À titre d’illustration, les communautés de Moukatchevo, de Tchop et de Berehove parlent le hongrois. La plupart de leurs habitants ne comprennent pas l’ukrainien. À Oujhorod vivent les représentants de plusieurs groupes linguistiques. Parmi eux, les Roms Lovari, « Ungrika Roma » qui utilisent le dialecte lovari et les Roms dits « slovaques », « Servitka Roma ». Dans leur quotidien, les uns et les autres utilisent couramment l’ukrainien, le russe, le hongrois et le slovaque.

Ivan de Doubauvé nous dit :

— On est des Ukrainiens. Des Gitans ukrainiens. Il y a des Gitans roumains, bulgares, magyars et tchèques. Ils sont tous différents. Souvent on ne se comprend même pas. On a des cultures différentes. Je ne connais pas beaucoup la langue gitane. D’ailleurs, elle se diffère d’un pays à l’autre. Mes chansons, je les chante dans notre langue. Je dis parfois certains mots en gitan. Pour le reste, on utilise le transcarpatique.

Aujourd’hui le romani s’utilise aussi quotidiennement à Peretchyn, à Vynohradiv, à Velyky Berezny et à Svaliava. Mais d’après Myroslav Gorvate, c’est insuffisant et la langue est maintenant menacée de disparition. Dans les colonies rom la langue se développe bien. Par contre, elle se perd dans les familles vivant à l’intérieur des communautés non-rom, nonobstant les efforts faits pour la préserver.

L’église et l’éducation alternative

La vie de Rouslan Yankovsky aurait pu prendre un chemin tout à fait différent. Il aurait pu vivre dans la misère noire, collecter des débris métalliques (à vendre dans des points de collecte) ou tout simplement devenir alcoolique. Pourtant, Rouslan travaille comme ouvrier de chantier et dirige le Centre de formation non-institutionnelle à Moukatchevo. On y prépare les petits Roms pour l’école élémentaire, enseigne les instruments musicaux, enseigne à peindre et offre des repas quotidiens. Tout ça, selon Rouslan, a été rendu possible par l’église.

Pour beaucoup de Roms, l’église est pratiquement le seul endroit proposant une alternative à la pauvre vie dans des tentes érigées vite fait.

C’était sa maman qui avait amené Rouslan ici quand il avait 6 ans. Aujourd’hui, il est diacre dans l’Eglise Evangélique du Dieu Vivant, une organisation avec des cathédrales dans une vingtaine des communes transcarpatiques.

La paroisse de Moukatchevo compte quelque 400 croyants, dit Rouslan. Ses membres travaillent également avec 500 enfants et adolescents qui bénéficient des plusieurs services offerts par le Centre de formation.

Chaque jour plus d’une centaine d’enfants des familles défavorisées vont à la cantine de l’église. Certains grandissent pratiquement à l’église et plus tard deviennent eux-mêmes des mentors.

— Parfois, nous apprenons de simples choses aux enfants : de l’hygiène, de la propreté et du respect aux parents. De temps à autre, on leur donne des vêtements. Si l’enfant n’a jamais accès à quelque chose de meilleur, il ne saura pas qu’il existe des alternatives. Nous, nous leur proposons un choix. Il y a des familles qui ont vu le confort d’avoir une douche et s’en sont installé chez elles, — nous informe Rouslan.

Rouslan Yankovsky
Ouvrier de chantier, directeur du Centre de formation non-institutionnelle à Moukatchevo, diacre de l'Église Évangélique du Dieu Vivant.

L’église aspire à populariser l’éducation et appelle à ne pas abandonner les études. Les croyants apprennent aux petits Roms à lire et à écrire en hongrois. Le Centre dispose d’une salle informatique et d’un gymnase.

Les Roms plus âgés peuvent suivre ici une formation professionnelle, peuvent appréhender les métiers d’ouvrier de bâtiment ou de soudeur. C’est ici qu’a étudié Rouslan.

— L’église joue un rôle considérable dans la vie des Roms. Elle a changé l’attitude des autres groupes ethniques envers les Roms. Avant, l’ambiance était très tendue. Les Ukrainiens craignaient d’entrer dans les colonies. Maintenant, ils vont à notre église, traversent (tranquillement) notre communauté et on organise des évènements ensemble, — dit Rouslan.

Les pasteurs se font de plus en plus importants dans la vie de la communauté Rom. Ils en deviennent les représentants.

L’activiste Iryna Myrauniuk estime qu’en matière d’autorité, les pasteurs rivalisent déjà avec les barons dont le rôle social est en train de se transformer. Ce processus se passe vite, — indique Monsieur Gorvate.

Myroslav est convaincu que les barons sont des chefs populistes incapables de remplir les fonctions indispensables pour les communautés rom. Dans la plupart des colonies, le titre de baron a perdu son poids originel. Leur place a été prise par des leaders de diverse nature (députés, dirigeants des ONG, pasteurs).

Toutefois, Rouslan met en garde contre l’idéalisation des pasteurs. Il veut dire que tous les pasteurs n’ont pas une grande autorité. À Moukatchevo l’église est maintenant plus influente. Dans le passé, la commune n’avait pas de bons barons pour la représenter :

— Pour nous, l’église n’est pas un endroit où on va une fois par semaine. On veut qu’elle s’implique dans beaucoup de sphères de notre vie, — résume Monsieur Yankovsky.

Korolevo. De la cabane au palais

En Transcarpatie, les conditions de vie des denses colonies des Roms divergent grandement. Par exemple, la communauté de Oujhorod n’est pas si isolée comme celle de Moukatchevo où il n’y a même pas d’accès à l’eau potable.

— La communauté de Svaliava avec ses 2 mille habitants est une histoire du succès. Le baron Matvyï Balinte occupe le poste du député depuis 10 ans déjà. Il est entré dans la politique pour soutenir les intérêts de son peuple, a organisé l’approvisionnement en eau, construit des maisons pour les jeunes. Tous les enfants de la colonie vont à l’école et apprennent l’ukrainien, — assure Iryna.

Le plus grand campement des Roms dans l’Europe de l’Est est peut-être celui de Moukatchevo où vivent entre 4 et 10 mille personnes. Ici et à Berehove les conditions de vie sont parmi les pires.

Le niveau économique des colonies varie en fonction des priorités de la communauté. Les Roms de Moukatchevo et de Oujhorod se spécialisent depuis des lustres dans des activités artistiques, avant tout dans la musique. Ceux de Vynohradiv font du travail manuel et partent ailleurs pour des missions saisonnières.

L’une des colonies rom les plus riches et les mieux équipées est à Korolevo dans le district de Vynohradiv. Ici les maisons sont en brique et des fois ont même plusieurs étages. La route est parsemée de gravier. Dans la rue courent des enfants propres. Les filles portent des jupes traditionnelles. Les femmes font beaucoup attention à leurs vêtements en soulignant de cette manière leur statut social. Aux cordons et aux motifs métalliques viennent s’ajouter les dorures et les pierres artificielles. Extraordinairement chères peuvent être les bijoux familiaux, fabriqués sur commande. Ils représentent une dot de la fiancée et sont un symbole de prospérité de la famille dont est issue la fille.

Malgré sa relative prospérité, la communauté de Korolevo est significativement moins riche que les familles rom de Slovaquie et de Roumanie qui rivalisent dans la démonstration des biens et des décorations luxueuses.

Dans la communauté de Korolevo habitent plus de 3 700 personnes. Le baron Lotsi dit que la plupart des Roms locaux gagnent leur vie en Russie, et sans aucun crime, — nous rassure-t-il.

Les hommes travaillent en équipes, composées d’habitude des membres de la famille et des voisins. Ils produisent souvent des composants en fer-blanc pour des toits, des gouttières et d’autres objets de ce genre. Ici les maîtres-artisans ont une réputation de longue date et ont leur propre style de décoration. Néanmoins, le bien-être matériel ne protège pas des problèmes que l’on observe aussi dans d’autres colonies rom. D’aucuns ici n’ont pas de papiers et beaucoup sont illettrés :

— Il y a tout un tas de problèmes avec les gitans. D’abord, ils ne sont pas assez développés. On ne les enseigne pas bien, ils ne vont pas à l’école. Vous voyez, un gamin va à l’école et ils ne l’enseignent pas comme les autres enfants. Ils le traitent différemment, ils le négligent, — se plaint le baron.

Lotsi est d’avis que l’on aurait pu éviter ces problèmes si les Roms vivaient parmi les Ukrainiens. C’est-à-dire qu’en vivant à côté des autres peuples, un Rom s’approprierait leurs bons traits.

Iryna Myrauniuk
Activiste.

On est des Roms, pas des Tsiganes !

Dans le train Oujhorod — Kyiv, on a cru entendre de la radio dans le dernier compartiment de la voiture. Mais non, en réalité, c’était un quartet d’hommes qui chantaient et jouaient à la guitare. Le train est arrivé à Tchop. Les nouveaux passagers du train avaient tout de suite pris place dans le compartiment d’à côté pour pouvoir écouter. La plupart des chansons parlaient de Jésus et de la foi. Elles étaient très agréables à écouter. Pendant la première demi-heure les hommes ont joué un joli nombre de chansons et une fois leur concert impromptu était fini, ils ont parlé de leur vie dans le village de Sérédnié du district de Oujhorod.

Dans leurs passeports ukrainiens ils sont Victor, Yossype et Vitaly, mais dans la communauté Rom on les appelle Itu, Dzidzio et Doutchou. Itu et Doutchou sont des surnoms rom tandis que Dzidzio se réfère au nom d’un artiste ukrainien. Itu a 37 ans, une fille et 4 grand-enfants, Doutchou — 30 ans et 7 enfants, alors que Dzidzio — 21 ans et déjà 4 enfants.

— Pourquoi avons-nous beaucoup d’enfants ? Parce qu’il n’y a pas d’électricité dans pas mal de nos maisons, — plaisantent-ils..

La colonie de Sérédnié compte environ 3 mille Roms. Ils ont une école. Ces 15 dernières années, disent les gars, on a vu plusieurs changements en mieux. Les hommes ont même voulu étudier eux-mêmes, malgré la communauté qui les incitait à gagner leur vie d’une façon pas très honnête et malgré le fait que ce n’était pas stylé d’aller à l’école.

— Je vais à l’école depuis deux ans déjà, — dit Doutchou. Il a 30 ans et ça ne le gêne pas de n’apprendre à écrire que maintenant. — Avant, je ne savais même pas lire. Mon premier livre était la Bible. Je la portais sur moi et disais aux gens “c’est écrit comme ça dans la Bible” tout en étant incapable de lire le contenu.

Dzidzio et Itu sont baptistes, Doutchou est évangélique, mais ils ne se disputent pas. Chacun cite la Bible de temps à autre et prend le plaisir de raconter son chemin vers Dieu. Itu dit que tous les habitants du village savent compter, mais lire et écrire, juste quelques-uns. Les fonctionnaires profitent de l’illettrisme des Roms pour demander des pots de vins.

Jadis, les Roms locaux étaient nomades et voyageaient à travers l’URSS. Maintenant, ils restent sur la même place.

— On prie Dieu pour qu’il nous pardonne nos vies d’avant, — dit Itu.

Doutchou se rappelle des fois quand ils montaient dans le train pour Tchernivtsi. Les gens rentraient du marché avec les mêmes sacs. Alors, les gars volaient ceux qui n’étaient pas surveillés :

— Va prouver après qu’un sac t’appartient ! Tout le monde en a les mêmes, — les compartiments étaient remplis de passagers et personne n’allait revenir chercher son sac. Une fois j’ai volé un sac, je l’avais pris dans mes mains et il était si lourd que je me croyais parti pour être grillé. Je l’avais ramené dans les toilettes, ouvert et j’avais vu dedans des bouteilles de vin d’un litre. J’en avais laissé quelques-unes et avais pris le reste, — se rappelle Doutchou.

Dzidzio est le plus jeune et il blague le plus. Les hommes sont très critiques envers eux-mêmes et ils se taquinent :

— Je suis un citoyen ukrainien ! On est des Ukrainiens ! — dit Itu.
— Tu n’es pas un citoyen, — le tacle Dzidzio, — tu es un ROMAnien !

Même s’ils s’appellent des fois “tsiganes” entre eux, ce mot, ils le rejettent catégoriquement. Car la première chose que celui-ci évoquerait est un “voleur” :

— On est des Roms, pas des Tsiganes ! Vous, les Ukrainiens, par exemple, vous n’appréciez pas quand on vous traite de « hohols ». Ou quand les Russes vous traitent de « Bandéry ». Pour nous, c’est pareil.

— On ne s’intéresse pas beaucoup à nous, on nous pose peu de questions sur notre vie. Nous avons plein de choses à raconter, mais les gens ne pensent qu’à ce qu’on pourrait voler, — dit Doutchou.

Cette histoire, comme celles du baron Ivan et du diacre Rouslan, est l’histoire sur la transformation et les stéréotypes. Sur la différence entre les Roms et les gitans dans la perception des Roms eux-mêmes. Sur comment les communautés roms veulent changer et éventuellement réussissent à le faire. Une de ces histoires touche également à la cohabitation des Roms avec les Ukrainiens de souche. Elle montre le caractère distinct de la culture, de la langue et des habitudes quotidiennes des Roms d’Ukraine, des attributs que les Roms ont su préserver malgré tout.

Comment on filmait

Sur la route pour la colonie de Korolevo, on s’était arrêté chez une famille ukrainienne qui vit là-bas depuis déjà plus de 60 ans, et qui, elle aussi, a son histoire à elle. Une histoire tout aussi intéressante. Ça, ainsi que la séquence sur les Roms aisés de Korolevo, c’est disponible sur notre blog vidéo.

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Diana Butsko

Rédactrice:

Yevheniia Sapozhnykova

Spécialiste:

Natalia Zinevytch

Photographe:

Taras Kovaltchouk

Opérateur caméra:

Dmytro Okhrimenko

Monteur:

Mykola Nosok

Monteuse:

Kateryna Kulykova

Éditeur photo:

Serhij Korovajnyj

Trascripteur audio:

Serhij Huzenkov

Dmytro Tchernenko

Responsable de contenu:

Kateryna Yuzefyk

Traducteur:

Oleksandr Gryniuk

Éditeur de traduction:

Emmanuel Graff

Coordinatrice de la traduction:

Olga Gavrylyuk