Construire pendant 40 ans une maison avec des chimères à Loutsk

13 avril 2020
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Le sculpteur Mykola Holovan construit sa demeure depuis déjà quatre décennies sans interruption jusqu’à aujourd’hui. Décorée avec des sculptures en pierre de différents styles, sa maison est l’une des attractions les plus populaires de Loutsk. On l’appelle « La maison aux chimères de Loutsk », bien que les sculptures ne semblent chimériques qu’à première vue. La maison se trouve dans l’ancienne partie de la ville : près du château de Lubart et de la Cathédrale de Saint Pierre et Paul. Le sculpteur lui-même est devenu une légende vivante de Loutsk : des histoires réelles de sa vie ainsi que des contes imaginaires sont racontés aux touristes qui visitent sa maison.

Le sculpteur explique que sa maison n’est pas une simple construction, mais une histoire de vie, une façon de percevoir le monde.  Le fronton de la maison, où le sculpteur a dépeint tous les membres de sa famille, en témoigne : ses enfants sont à gauche, sa femme à droite, tandis que lui, le Créateur, l’Atlante, qui tient tout, est au milieu. L’homme croit que c’est sa meilleure œuvre. Il dit que, puisque toutes les sculptures ont été créées dans des états psychologiques distincts, elles peuvent être perçues de manière philosophique.

Le sculpteur est né au village de Teremno dans la campagne de Loutsk, en 1943. C’est là qu’il a passé son enfance. Les parents voulaient que leur fils devienne peintre. C’est ainsi qu’il rejoint, immédiatement après (ou « dès la fin de ») l’école secondaire et après avoir passé l’examen d’entrée avec succès, le collège des arts appliqués Ivan Trush de Lviv (dès 1993 — La faculté des arts décoratifs et appliqués Ivan Trush de Lviv).

— J’ai eu la chance d’étudier à Lviv. J’y ai eu de bons professeurs et l’occasion de voir ces paysages : les bâtiments, la plastique, les grandes possibilités de cette ville majestueuse d’Ukraine occidentale. Je m’inspirais des monuments de la Renaissance, c’était la base pour moi. Parmi mes inspirations, il y avait, bien sûr, de chefs-d’oeuvre en Europe et en France. À Lviv, au Temple Clarisses, il y a eu l’exposition de Pinsel — le maître du XVII siècle; à la Galerie d’art de Lviv —le tableau de Lukas Gassel « Saint Jérôme ». Je collectionnais beaucoup de bons livres: j’étais impressionné à chaque fois que je tournais les pages. C’était un bon apprentissage; il est possible que ce soit Lviv qui m’ait poussé à construire cette maison. La maison-vernissage artistique, comme je l’appelle.

Le sculpteur s’est essayé aux différents métiers : il a été chargeur, a travaillé au cirque, mais il tentait toujours de ne pas oublier la sculpture. Il envoyait régulièrement ses œuvres à la presse qui les imprimait volontiers.

Il avait commencé à créer ses premières œuvres dans la maison de son père. Quelque temps après, elle a été démolie et Mykola a reçu une khrouchtchevka (un apartement dans un immeuble en brique plus souvent composé de cinq (5) étages et qui était massivement construit en Union Soviétique par le gouvernement de Nikita Khrouchtchev). C’est à ce moment que le rêve de trouver un bout de terrain et de construire sa maison a vu le jour. Pour que cela se réalise, Mykola Holovan faisait beaucoup de choses au profit de la ville gratuitement. Il a notamment conçu vingt-deux sculptures pour le parc culturel et récréatif central Lesya Ukrainka. En guise de remerciement, les autorités locales lui ont finalement attribué un petit terrain sur le territoire qui fait actuellement partie de la réserve culturelle et historique « Vieux Loutsk » et qui était, dans les années 1980, un marécage. L’homme a commencé à réaliser son rêve avec son fils. Ils ont mis chaque pierre de leurs propres mains. Mykola Holovan poursuit toujours la construction de sa maison jusqu’à aujourd’hui.

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— On me demande souvent : « Quand allez-vous finir tout ça ?». Et moi, je trouve cela irritant, comme si j’étais un simple habitant qui a construit une clôture, des pièces, quelque chose d’autre et que tout brille. Bien sûr, je veux moi-même un peu de douillette, d’attrait. Mais un monument — ce n’est pas uniquement une architecture de petites formes, mais également une philosophie. S’il est bon — il doit déclencher des réflexions. Et moi, en tant que sculpteur, je souhaite exprimer ces émotions afin qu’aucune personne ne se retrouve dans une impasse.

Au fil des ans, de nombreuses sculptures se sont accumulées sur la terrasse du maître, mais il crée toujours de nouvelles, leur trouvant un coin dans son jardin pittoresque (excentrique). L’homme reconnaît qu’en dépit de sa compétence et de son expérience, il a encore besoin de l’aide de spécialistes, qui pourraient « achever » la maison sous sa supervision. Le sculpteur ressent également le besoin d’un soutien financier, pour payer le travail des plombiers et des soudeurs, par exemple.

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— Le médecin m’a dit, il y a six ans, qu’il ne fallait soulever qu’une tasse de thé. Malgré cela, je soulevais des tonnes. Dans ma jeunesse, j’étais fort, j’avais des muscles robustes, je pouvais faire le travail de deux hommes. Je tombais et je me relevais et je tombais et je me relevais encore. Je tombe et je m’élève à nouveau. Il y a eu beaucoup de moments difficiles, de moments tourmentés, tragiques. Mais je crois que si je m’arrête, je me sentirais par-dessus bord, séparé de cette vie. J’essaie donc de se tenir en forme. Mes mains fonctionnent, ma tête fonctionne dans le sens le plus complet de la pensée spatiale. Je n’ai pas perdu ce bon sens, une sensation que la vie a du sens.

Le sculpteur dit que sa santé n’est plus ce qu’elle était, c’est pourquoi il a refusé des commandes ces derniers temps. Mais pas sans exceptions — il a fait un monument pour le père du réalisateur Oles Sanin (film « Le Guide »), et a installé une croix en mémoire des cosaques péris à Berestechko. Cependant, depuis peu, le sculpteur ne voyage plus très loin. Il se souvient de l’époque où son fils et lui ont visité des festivals en plein airs en Pologne et en France. Ensemble, ils participaient à des projets artistiques; restauraient, sur commande, des monuments dans toute l’Ukraine et créaient des œuvres artistiques dans des festivals internationaux en plein air.

— Le KGB m’a empêché de voyager beaucoup autour du monde en raison de ma curiosité excessive.

— Comme on dit, je ramasse les pierres : il était temps de les lancer et maintenant je les ramasse. Dans le bon sens du terme. Je prépare une exposition à la mémoire de mon fils.

Le fils, qui avait suivi les traces de son père, a passé de vie à trépas à un âge très précoce:

— Mon fils était spécial, talentueux, avait plusieurs cordes à son arc. Il a poursuivi la forge, la sculpture, a beaucoup peint, a aimé la musique : il jouait du hard rock. Il a même écrit de la poésie à la fin. Au cours de sa courte vie, il a laissé beaucoup de ses œuvres. Mais le plus important de ce qu’il a laissé est mon petit-fils, qui a déjà vingt ans. Il a hérité de la capacité de travail de moi, son grand-père. Il vient ici, il aide. J’espère qu’il continuera le bon travail de la famille Holovan.

KGB
(russe «Komitet gossoudarstvennoï bezopasnosti») Comité pour la Sécurité de l'État
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L’appartement de Mykola Holovan attire des touristes du monde entier. Il prend un grand plaisir à accueillir les touristes et affirme que toute l’Europe et l’Amérique sont déjà venues chez lui:

— Beaucoup de monde vient ici. Les gens arrivent non seulement d’Ukraine, mais aussi de l’étranger. Ils cherchent sur Internet, puis viennent tout spécialement ici pour voir. C’est extrêmement important pour un artiste, car cela montre que mes efforts et mon travail ne sont pas vains. Ce vernissage est vivant, il crée une possibilité de dialogue.

La demeure du sculpteur Holovan a une ambiance, alors, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle charme constamment les visiteurs. Chacun y découvrira quelque chose qui lui parle, trouvera ses propres significations, car la décoration de la maison unit harmonieusement divers styles et formes architectoniques. Les gargouilles gothiques et les belles de l’Antiquité, les saints baroques et les filles modernes créent de manière étonnante un ensemble complet.

Récemment, l’endroit est orné de bouteilles colorées — cela est la nouvelle ardeur du maître. Ici, tout a sa place et sa logique, chaque détail est une histoire distincte. Comme, par exemple, le jardin dédié aux souvenirs de famille. Là, un ange triste, une vierge à l’enfant ainsi que toute une collection d’œuvres de Holovan-junior reposent sous le couvert du vieux marron.

Le sculpteur dit que le processus incessant de création lui donne le sentiment d’être nécessaire à lui-même et aux autres.

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— Quelle est l’idée ? De créer. Puisqu’on me l’a appris. Si je ne le faisais pas, où pourrais-je créer, dans les sous-sols ? Et ici, ici, c’est déjà une grosse affaire.

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Olga Stonozhenko

Rédactrice:

Ania Yablutchna

Productrice:

Olha Schor

Photographe:

Pavlo Pachko

Oleksandr Maiorov

Opérateur caméra:

Pavlo Pachko

Oleg Sologub

Monteur:

Pavlo Pachko

Réalisateur:

Mykola Nosok

Éditeur photo:

Oleksandr Khomenko

Transcripteuse audio:

Polina Bondaruk

Traductrice:

Nalini Ratnakar

Éditeur de traduction:

Mohamed Moh

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