Technologies russes de construction des “temps sombres” en Europe

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Le monde civilisé peut difficilement être qualifié de “zone de confort” aujourd’hui. Le flux de migrants, le déclenchement de l’épidémie de COVID-19, la crise économique, la douloureuse attente d’une guerre à grande échelle entre la Russie et l’Ukraine, et, finalement, son déclenchement. Les chars russes sur le territoire de l’Ukraine et les bombardements quotidiens de villes et de villages nous obligent à déclarer que la Russie continue de déstabiliser la situation politique en Europe avec une force nouvelle. Le pays agresseur a un algorithme clair et, semble-t-il, n’est pas pressé de réduire ses ambitions impériales malades.

Lagression de la Fédération de Russie a un caractère hybride, c’est-à-dire que la guerre se déroule à la fois sur le front réel et sur le front de l’information. Quiconque pense que tous les processus destructeurs qui ont lieu actuellement dans le monde sont une coïncidence ou la mauvaise volonté de quelqu’un se trompe malheureusement. La Russie a entamé une nouvelle étape intensifiée d’agression hybride non seulement contre l‘Ukraine, mais aussi contre l’ensemble de l’Europe civilisée. Cela menace non seulement une déstabilisation politique, mais aussi un changement fondamental dans les sphères d’influence des acteurs clés sur la scène mondiale et même les frontières actuelles des États.

Il semble que la Russie ait lancé une période de turbulences géopolitiques, où le chaos mondial se forme avec des processus imprévisibles, des crises et des guerres locales et mondiales. Il est impossible de prédire avec précision le comportement des États ou des organisations dans l’arène politique et de former éventuellement une sorte d’ordre mondial qui sera suivi par les acteurs clés et garantira la sécurité.

Temps agité

Dès 2020 la civilisation occidentale est confrontée à un profond “reflashing” de la conscience européenne, où il n’y a pas de place pour la stabilité et la prévisibilité de l’avenir. Au départ, le défi était la pandémie de COVID-19, et en 2022 – une nouvelle phase de la guerre russo-ukrainienne. Le 24 février, Poutine a prouvé que la prévisibilité est une construction très fragile et même au XXIe siècle, une invasion à grande échelle d’un État souverain dans le but de son occupation est absolument réelle. De cette manière, le Kremlin a finalement approuvé la politique active et forte de la Russie (qui, en fait, n’a jamais été pacifique, mais en 2022 a franchi toutes les limites), et en même temps – a ouvert une boîte de Pandore géopolitique. Après tout, l’état et le comportement des autres pays, en particulier ceux dirigés par les dictateurs dépendront de l’issue de la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

Ouvrir la boîte de Pandore
Expression phraséologique signifiant “faire un désastre”. Elle vient de l’histoire de la mythologie grecque antique, lorsque Pandore, par curiosité, brise l’interdiction d’ouvrir la boîte et libère tous les maux du monde.

Poutine a montré qu’il est possible d’appliquer la force en toute impunité sur les territoires que l’on voudrait conquérir. Par exemple, la rhétorique de la République populaire de Chine (RPC) concernant Taïwan est devenue beaucoup plus agressive après le 24 février. Des sentiments revanchards et la promotion de la thèse “une seule Chine” sont apparus à Pékin. Il s’agit de reconnaître l’existence d’un seul Etat sur la carte du monde, malgré le fait qu’il y ait deux prétendants à ce nom: la République populaire de Chine (la Chine continentale) et la République de Chine (l’île de Taïwan).

Un autre exemple – la Turquie, qui a lancé une opération militaire en Syrie le 17 août 2022. Des avions turcs ont frappé un poste-frontière, tuant 11 personnes. Auparavant, le 3 août 2022, l’armée azerbaïdjanaise avait également lancé son opération militaire au Haut-Karabakh. Bien que les hostilités ici aient officiellement pris fin en 2020, il y a eu une aggravation – il y a déjà eu des victimes et des morts dus aux échanges de tirs entre les militaires arméniens et azerbaïdjanais.

Dans le même temps, l’ordre mondial actuel, formé après la Seconde Guerre mondiale, a coûté au monde des efforts considérables. Même si les frontières ne sont pas idéales, il est très risqué de commencer à les réviser. Il convient ici de mentionner le discours de Martin Kimani, le représentant du Kenya à l’ONU dans la nuit du 22 février 2022, qui était consacré à la reconnaissance par le Kremlin de l’indépendance de la RPL et de la RPD autoproclamées. Il a noté que le Kenya soutient l’intégrité territoriale de l’Ukraine et condamne la violation par la Russie des lois internationales. Bien que les frontières du Kenya et des autres pays africains aient été définies par d’anciens empires (britannique, français et portugais), cela ne signifie pas qu’au 21ème siècle des guerres sanglantes doivent être menées pour changer ces frontières.

“Tout est la faute de l’Occident”

En 2016, sur le site de l’Université d’Etat Lomonossov de Moscou (MSU) une monographie approfondie de plus de sept cents pages a été publiée sur le thème “Prévision stratégique des relations internationales” ou “stratégie” géopolitique du Kremlin pour les 10 prochaines années. Cette œuvre indique que la Russie fait face à trois frontières clés en termes de civilisation : l’Occident, les pays islamiques et la Chine. Divers scénarios de développement des événements sont présentés, par exemple une attaque contre la Roumanie ou la création d’une sorte de version étendue de Nouvelle-Russie, qui devrait inclure des régions de l’Ukraine telles que la Bessarabie et une partie de la région de la mer Noire, une partie de Podniprovia et Zaporijjia, une partie de Tavria, Pryazov’ya ainsi que Donetchyna.

Nouvelle-Russie ou gouvernement de Tauride
Le territoire des régions actuelles de la mer d’Azov, de la mer Noire et de Tavria, qui a existé du début du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle. Pendant cette période, la Russie y a mené une politique coloniale.

De façon générale, la monographie contient des instructions étape par étape pour le régime du Kremlin. Voici les messages portés par les auteurs de la monographie (traduits du russe):

– “Tôt ou tard, qu’on le veuille ou non, la lutte avec l’Europe (ou, du moins, avec sa majeure partie) est irréversible”;

– “… ni la vraie modestie, ni la vraie fierté ne permettent à la Russie de se considérer comme l’Europe”;

– “Seule une résistance déterminée à l’Occident, en obtenant une supériorité militaro-technique et idéologique sur lui, peut assurer la sécurité stable de la Russie à l’avenir”;
etc.

Les auteurs de l’ouvrage affirment que face à l’inévitabilité des conflits, la Russie devrait passer à la géopolitique de force, car, selon eux, après 2023 “il sera trop tard”, car d’ici là l’Ukraine se détournera définitivement de la voie de développement russe.

La Russie s’attendait à achever “l’opération spéciale”, à capturer Kyiv en trois jours et à démontrer à tous la “naissance d’un nouveau monde” et la “mission historique” de Poutine en son sein. La preuve en est la publication anticipée de l’article préparé “L’assaut de la Russie et du Nouveau Monde”, qui devait être publié à 8 heures du matin le 26 février 2022 dans RIA Novosti. Les médias russes ne s’attendaient pas à ce que les Ukrainiens opposent une telle résistance, alors l’article est sorti selon leur plan. Il reflète assez clairement la vision du monde du Kremlin et exprime les principaux récits. Cela illustre bien les raisons de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine et ses intentions.

Mais le degré de tension a augmenté pendant toutes les années du règne de Poutine. Ses associés, suivis de propagandistes, interprétaient traditionnellement l’Occident comme l’ennemi et la principale cause de tous les troubles des Russes.

Poutine a même annoncé que “la Russie ne s’arrête nulle part” — cette thèse a été prononcée lors de la cérémonie de remise des prix de la Société géographique russe en 2016. Voici quelques-unes des thèses les plus éloquentes que le chef de la Fédération de Russie exprime publiquement d’année en année (tous les fragments sont traduits du russe) :

2007. Allocution de Munich ::

“Nous constatons un mépris croissant des principes fondamentaux du droit international. De plus, certaines normes, et, en fait, la quasi-totalité du système juridique d’un État, en premier lieu, bien sûr, les États-Unis, ont traversé ses frontières nationales dans tous les domaines : tant dans l’économie que dans la politique et dans la sphère humanitaire — et s’impose à d’autres États. Eh bien, qui aimerait ça? Qui va l’aimer?”.

2020. Déclaration sur le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) :

“Nous considérons le retrait des États-Unis du Traité FNI, à cause duquel il a cessé d’être en vigueur, une grave erreur, qui augmente les risques de déclencher une course pour la mise au point des missiles, d’augmenter le potentiel de confrontation et de glisser vers une escalade incontrôlée. Compte tenu de la tension incessante sur la ligne Russie-OTAN, de nouvelles menaces pour la sécurité européenne sont évidentes”.

2021. Un article dans le journal allemand “Die Zeit” :

“De nombreux pays ont été forcés de faire un choix artificiel — être avec l’Occident ou avec la Russie. En fait, c’était un ultimatum. On peut voir les conséquences d’une politique aussi agressive sur l’exemple de la tragédie ukrainienne de 2014. L’Europe a activement soutenu le coup d’État armé anticonstitutionnel en Ukraine. C’est ainsi que tout a commencé. Pourquoi a-t-il été fait? À cette époque, le président sortant Ianoukovytch avait déjà accepté toutes les revendications de l’opposition. Pourquoi les États-Unis ont-ils organisé le coup d’État et les pays d’Europe l’ont-ils soutenu sans volonté, provoquant une scission en Ukraine même et le retrait de la Crimée de celle-ci?”.

Dans de telles déclarations, l’Occident collectif est dépeint comme hostile et comme celui qui porte le danger pour la “grande Russie”, de sorte que tous les échecs internes peuvent être attribués à la confrontation avec l’ennemi. Après tout, le niveau de vie des Russes ne change pas beaucoup, et Poutine convainc que leur lutte est sacrée – même si elle implique l’occupation de territoires étrangers. Par conséquent, il n’est pas surprenant que les “simples Russes” diffusent si facilement des messages sur la capture non seulement de l’Ukraine, mais aussi de la Pologne, de la Moldavie ou de la Lituanie.

Terreur psychologique et révision des frontières

La Russie mène une guerre par procuration, dont l’essence est d’impliquer les tiers dans les hostilités, tels des marionnettes politiques et des mercenaires. Mais cela implique non seulement des personnes spécifiques, mais aussi des territoires entiers, par exemple, les autoproclamées “RPL” et “RPD”. De l’argent et du matériel sont versés à chacune d’elles, et des ressources humaines (en particulier du personnel militaire) y sont injectées – tout pour stimuler l’agression. De cette manière, la Russie modernise considérablement la théorie déjà connue du “chaos contrôlé”, qui a été développée par le chef de l’état-major général des forces armées russes, Valery Gerasimov, avec un amendement à la mentalité postmoderne contemporaine. De toute évidence, le pays agresseur cherche à étendre sa sphère d’influence, en utilisant toutes les méthodes du monde moderne pour changer les règles à sa guise.

De manière presque imperceptible pour les Européens, la Fédération de Russie a détruit l’image de la “bonne vieille Europe”, dans laquelle les sirènes des raids aériens n’avaient pas retenti depuis 80 ans. Les gens font face à une nouvelle réalité, essayant, d’une part, de s’y adapter et d’autre part, d’empêcher qu’elle ne devienne la norme. Il est intéressant de noter que dans certaines villes polonaises, les sirènes retentissent également en signe de solidarité avec l’Ukraine. Et ce n’est pas comme une campagne de relations publiques sur le chagrin, car de nombreux Européens ont compris qu’un jour la Russie pourrait déclencher une guerre dans leur pays. Dans le contexte d’une vie confortable habituelle en Europe, un tel changement brutal de la réalité et un risque constant sont le plus grand défi pour les Européens depuis 1945.

Bombardements réguliers des villes ukrainiennes, menace constante de guerre nucléaire, chantage énergétique – tous ces sujets de la guerre imprègnent la vie quotidienne des Européens, même si tous les pays ne sont pas prêts à accepter cette réalité inconfortable, et continuent donc de vivre comme si de rien n’était. En fait, cela élève automatiquement le niveau d’anxiété des citoyens, mobilise leurs ressources internes et modifie les valeurs et les préférences politiques. Et surtout, ils commencent à croire que l’Ukraine, qui ne se rendra pas, est responsable de tout, et non la Russie, qui a déclenché cette guerre à grande échelle. Et c’est exactement ce sur quoi parie le Kremlin : la terreur psychologique comme élément de la guerre sans contact, la manifestation de la menace comme quelque chose qui peut fondamentalement changer la vie des Européens, ainsi que le transfert de responsabilité pour tous les crimes de guerre en Ukraine et leurs conséquences pour le monde entier.

Le concept de “frontière” devient également mobile. Cela est particulièrement évident dans la triste réalité de la guerre d’Ukraine. Les représentants de la classe politique russe, les dirigeants de la RPL et de la RPD dans l’est de l’Ukraine déclarent à chaque fois la nécessité d’éloigner les troupes ukrainiennes des frontières des “républiques” séparatistes. De toute évidence, les frontières européennes devraient également devenir mobiles, car ce n’est pas un hasard si les publicistes conservateurs et de droite russes commencent à déclarer le démantèlement du système d’ordre international d’après-guerre, basé sur les principes de Yalta et de Postdam, adoptés en 1945 par les dirigeants des trois États alliés qui ont remporté la Seconde Guerre mondiale – l’URSS, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Les leaders d’opinion promeuvent également activement de tels messages, affirmant que la crise du changement de l’ordre mondial doit être surmontée. Et c’est un élément très important de la guerre à grande échelle, déclenchée par la Russie : visualiser le concept de relativité des frontières. Par exemple, précisément pour cette raison, le 8 juin 2022, la Douma d’État de la Fédération de Russie a proposé de retirer la reconnaissance de l’indépendance de la Lituanie, membre de l’UE et de l’OTAN. Avec de petits pas, le Kremlin teste la réaction de l’Occident collectif qu’il interprète comme son principal ennemi existentiel.

“Chevaux de Troie” de la politique internationale

Parallèlement à la destruction du système d’ordre international, Poutine a testé la solidité des structures internationales dans le domaine de la sécurité. Aux yeux des radicaux européens, la Russie a un grand attrait, appelant à l’élimination de la “bureaucratie européenne”, au reformatage de l’ONU, du Comité international de la Croix Rouge etc. Le Kremlin s’emploie assez constamment à détruire l’image des organisations internationales, sapant leur autorité et leurs capacités. Les médias propagandistes, les discours publics et les déclarations politiques sont utilisés à cette fin. Essentiellement, Poutine, testant pas à pas l’ordre mondial actuel, l’a dévalué et nivelé. Dans le même temps, les structures de sécurité mentionnées elles-mêmes ont prouvé leur incapacité “exprimant constamment leur profonde inquiétude” face aux terribles actions de la Russie sur le territoire ukrainien. Ces organisations ont montré leur obsolescence morale et leur inefficacité face aux défis d’aujourd’hui.

La déstabilisation de l’Europe par la Russie est basée sur le principe du réseau. Les autorités russes, et avec elles les propagandistes, activent et soutiennent les dichotomies sémantiques – “Nord-Sud”, “Ouest-Est”, “vieille Europe – jeunes Européens/jeunes membres de l’OTAN”, “autochtones/migrants”, “politiciens conservateurs – politiciens anormaux ” etc. Le Kremlin s’appuie sur un vaste réseau d’agents d’influence, les utilisant pour faire pression sur les points faibles du monolithe civilisationnel de l’UE avec leurs récits. C’est ainsi que la situation en Europe se bouscule.

La Fédération de Russie aborde systématiquement la destruction de l’espace de la civilisation européenne. Attirant les faveurs des pays européens, promouvant ses intérêts, le Kremlin «cultive» des alliés qui pourront faire pression sur l’Europe avec lui, détruisant le système de l’intérieur. Et maintenant, les “chevaux de Troie” russes – la Hongrie, la Serbie – “sautent” insidieusement à travers le paysage européen. Leur danger réside dans le fait qu’ils revendiquent une alternative politique et économique, qui s’avère en fait favorable aux intérêts de la Fédération de Russie. Fait intéressant, la Russie a maintenant “sorti de sa manche” le scénario d’expansion territoriale du 19ème siècle, lorsque l’Empire russe comprenait certains des pays européens actuellement libres – Pologne, Finlande, Roumanie, Estonie, Lituanie et autres.

Dans le même temps, l’adhésion des pays du “cheval de Troie” à l’UE n’est pas si importante. Le voisinage proche ou relativement proche avec la Russie est suffisant, car il est ainsi plus facile pour le pays agresseur de diffuser des récits coloniaux et de renforcer la dépendance économique et culturelle. La Serbie est un exemple classique. Le 31 juillet 2022, les Balkans se sont retrouvés au bord d’un nouveau conflit interethnique précisément à cause de la soumission de la partie serbe, qui suivait les consignes du Kremlin dans le cadre de la démoralisation psychologique d’une Europe épuisée. Le fait est que les autorités de la République partiellement reconnue du Kosovo prévoyaient d’interdire, à partir du 1er août 2022, la validité des passeports et des plaques d’immatriculation serbes sur son territoire, qui faisait autrefois partie de la République serbe. Les Serbes de souche vivant dans le nord du Kosovo ont protesté avec le soutien de Belgrade. Il y a eu une fusillade avec les forces de l’ordre. Le président serbe Aleksandar Vučić a appelé la communauté internationale à tout mettre en œuvre pour que les autorités kosovares annulent ou reportent leur décision. Dans la nuit du 1er août 2022, le chef du gouvernement du Kosovo a annoncé qu’il était prêt à faire des concessions et à reporter la mise en œuvre de la résolution jusqu’au 1er septembre 2022.

Bien sûr, il est difficile de remarquer à l’œil nu la participation ouverte de la “main du Kremlin” dans cette situation. Cependant, il ne fait aucun doute qu’il est avantageux pour Poutine d’ouvrir un “front supplémentaire” afin de détourner l’attention de l’UE, des États-Unis, de l’OTAN et de la Turquie et ainsi les distraire de la guerre en Ukraine.

La tâche du “cheval de Troie” géopolitique est de déstabiliser la situation dans la région et de semer le chaos dans les pays voisins. Dans le même temps, le pays dans ce rôle peut faire preuve de stabilité sociale et politique et ne même pas deviner qu’il est une marionnette pour la Fédération de Russie. Les dirigeants de ces pays s’autorisent des visions « alternatives » qui vont à l’encontre du cours européen du développement. Ils alimentent les récits sur les différences géopolitiques et sociales, attisent les conflits territoriaux locaux, en particulier pour des motifs religieux. Cependant, il est très difficile de déloger un tel pays fantoche de l’échiquier de l’Europe — en règle générale, il est intégré dans les structures européennes clés et se déclare membre à part entière de la communauté européenne, dont les intérêts sont opprimés.

Deux niveaux d’influence du «cheval de Troie» peuvent être distingués. Le premier concerne les gouvernements et les organisations internationales, c’est-à-dire qu’il est institutionnel. Il consiste en la présence de nombreux “amis de Poutine” dans l’environnement européen des puissants, c’est-à-dire qu’ils sont des “agents d’influence”, porte-paroles des intérêts du Kremlin à l’étranger. L’une de ces personnalités est le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, qui a qualifié à plusieurs reprises Poutine de modèle politique et reproduit délibérément des récits pro-russes, en particulier sur la nocivité des sanctions contre la Russie pour l’Europe elle-même. C’est ainsi qu’Orbán remet en question la justesse de la politique de l’UE. Et dans son allocution du 25 juillet 2022, lors d’une visite privée dans la ville roumaine de Beile Tusnad, l’homme politique s’est opposé au mélange des races européennes et non européennes, notant que : “Nous [les Hongrois] ne sommes pas une race mixte… et nous ne voulons pas devenir une race mixte. Les pays où se mêlent Européens et non-Européens ne sont plus des nations.” Il a également vivement critiqué le soutien militaire occidental à l’Ukraine : “Plus l’OTAN fournira d’armes modernes aux Ukrainiens, plus les Russes avanceront sur la ligne de front… Ce que nous faisons, c’est prolonger la guerre”, a déclaré Orbán lors du discours, qui a provoqué l’indignation des partis d’opposition et d’un certain nombre d’hommes politiques européens.

Le cas avec “Amnesty International” est un autre exemple illustratif. Ainsi, le 4 août 2022, l’organisation de défense des droits de l’homme a déclaré que l’armée ukrainienne, qui freine l’invasion russe, met en danger la population civile en créant des bases et en plaçant des armes dans des écoles et des hôpitaux. Dans le même temps, sur le site Web de l’organisation, il n’y a pas un mot sur le meurtre de masse des prisonniers de guerre ukrainiens à Olenivka ni aucune condamnation des actions des occupants, qui ont brutalement torturé et tué les défenseurs capturés de l’Ukraine.

Le deuxième niveau d’influence est celui des politiciens individuels ou des hommes d’affaires ou de leurs groupes, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un niveau d’influence personnalisé. En raison d’intérêts amicaux, mercantiles ou autres, certaines personnalités font preuve de loyauté envers la Fédération de Russie et participent directement ou indirectement à la déstabilisation de l’Europe. Ce rôle peut également être joué par les chefs de régions, de terres ou d’établissements individuels. En règle générale, ils sont confrontés à des phénomènes économiques et sociaux de crise et peuvent s’opposer aux grandes tendances européennes – qu’il s’agisse de la “question du gaz” ou des quotas pour les migrants, estimant que c’est simplement “hors du temps”.

Le Kremlin utilise toute personne qui prend contact et aide à faire avancer les intérêts russes. Et certaines de ces personnes-marionnettes ne sont pas intimidées même par des pertes d’image importantes pour faire pression pour les idées de la Fédération de Russie. Un bon exemple est Gerhard Schroeder, ex-chancelier de la République fédérale d’Allemagne, lobbyiste allemand pour le Kremlin, ex-président du conseil d’administration de la compagnie pétrolière et gazière russe Rosneft. Ainsi, fin juillet 2022, Schroeder s’est rendu à Moscou, a rencontré Poutine, prétendument pour discuter de la question ukrainienne. En conséquence, le 2 août, dans une interview accordée au magazine Stern, à la suite de la réunion, il a déclaré que le Kremlin était prêt et ouvert aux négociations sur un règlement diplomatique de la guerre en Ukraine et a qualifié la guerre en Ukraine d’erreur du gouvernement russe, ajoutant que “des concessions des deux parties” sont nécessaires pour résoudre le conflit. Schroeder a également qualifié d’absurde l’idée de rendre la Crimée à l’Ukraine par des moyens militaires, et estimé que la décision d’Angela Merkel et de Frank Walter Steinmeier de bloquer l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN en 2008 était sage. Selon lui, la neutralité militaire peut être une alternative pour l’Ukraine. Comme on peut le voir, c’est un comportement typique des “chevaux de Troie” et des thèses typiques des propagandistes russes. Au lieu de cela, le Kremlin utilisera généralement les négociations diplomatiques uniquement comme une pause et un temps pour accumuler des forces et manifester ses plans apparemment pacifiques.

Menaces d’hiver froid et autres catastrophes

Les agents d’influence de la Fédération de Russie contribuent à étendre les processus de déstabilisation à l’ensemble du continent européen. Mais le Kremlin n’agit pas seulement à travers eux – il “réchauffe” également des récits problématiques qui couvent dans tous les pays et peuvent provoquer ou exacerber des conflits. Ainsi, parmi les principaux sujets de ce type, figure la dépendance des ressources de l’Europe vis-à-vis de la Fédération de Russie, dont ils disent que les sanctions sont principalement préjudiciables à Bruxelles (la ville est en fait la capitale de l’UE). Le Kremlin a identifié des points de faiblesse et de vulnérabilité en Europe, et sait attendre longtemps. Le fait est que la Russie, en tant que leader dans l’approvisionnement en charbon, pétrole et gaz, exporte ces produits en échange de beaucoup d’argent, mais achète ensuite avec cet argent la quasi-totalité des biens dont elle a besoin aux pays occidentaux. Par conséquent, les pays européens sous la forme d’hommes d’affaires sont les principaux bénéficiaires de ce modèle. Mais les sanctions ne concernent pas que les pays européens. Selon une étude de l’agence de presse Bloomberg, préparée sur la base des résultats de la réunion des ministres des Affaires étrangères du “Groupe des vingt” en Indonésie le 7 juillet 2022 et rendue publique le 5 août, la moitié de ces pays ne soutient pas la politique de sanctions et ne s’est pas joint à l’application de sanctions à la Fédération de Russie.

"Groupe des vingt" ou G20
Un groupe de ministres des Finances et de chefs de banques centrales des 20 économies les plus puissantes du monde.

Au lieu de cela, la Russie se livre au chantage au gaz, car c’est son levier pour influencer non seulement les sanctions, mais aussi le cours de la guerre en Ukraine. Et surtout, ce que les Européens ordinaires doivent comprendre ici : la crise énergétique avec toutes ses conséquences (augmentation des prix, baisse de la température de chauffage en 2022 de 5 à 6 °C) est le résultat des actions de la Russie, qui a commencé une grande guerre, et non de l’Ukraine, qui se défend maintenant elle-même et son territoire, et devient une sorte de bouclier pour toute l’Europe civilisée.

Poutine veut faire ressentir aux Européens une anxiété et une peur constantes afin de secouer émotionnellement et d’affaiblir l’Occident collectif. C’est ainsi, selon lui, qu’il est possible de forcer des acteurs clés à renoncer à leur soutien à l’Ukraine. C’est pourquoi le Kremlin a créé artificiellement une crise alimentaire pendant cette guerre à grande échelle, l’armée russe bloquant les ports ukrainiens, volant des céréales ukrainiennes, bombardant des greniers, minant des champs et y brûlant des cultures de blé.

De toute évidence, l’Europe a peur non seulement de la faim, mais aussi du flux de migrants illégaux, de la montée de la criminalité et de la violence. L’Ukraine est un acteur important sur le marché international de l’exportation de produits agricoles, représentant environ 10% de l’offre mondiale de blé et 15 à 20% de l’orge (selon le ministère ukrainien de la politique agraire et de l’alimentation). Par conséquent, les conséquences de la guerre en Ukraine se font déjà sentir partout dans le monde, et l’Europe devrait comprendre que seule la Russie est responsable de tout cela.

La Fédération de Russie crée un espace total d’horreur en Europe, ou plutôt, son attente. La crise du gaz, les dommages causés par les sanctions et les autres “effets secondaires” d’une guerre à grande échelle ont affecté tous les Européens. Pour eux, qui depuis 80 ans se sont habitués aux bienfaits de la civilisation et à la culture non violente de la résolution des conflits, la situation actuelle dans le monde signifie la vie dans un régime de doute et un avenir imprévisible. De ce fait, certains Européens recourent au populisme salutaire “nous sommes pour la paix” ou soutiennent des idées telles que “l’Ukraine doit céder pour que cela s’arrête”. Ainsi, prenant le parti du pays agresseur, ils ne font que contribuer à approfondir la déstabilisation de la vie non seulement dans leur pays, mais aussi dans toute l’Europe.

En conséquence, les politiciens européens se sont retrouvés dans une situation où il est nécessaire de prendre des décisions impopulaires mais importantes, sur lesquelles il est assez facile de spéculer. Il semble que les politiciens russes parient presque sur qui démissionnera ensuite en Occident. Comme dans le cas de la propagation du chaos, la Fédération de Russie n’hésite pas à discréditer l’image des politiciens européens afin de déstabiliser les gouvernements. Par exemple, les médias du Kremlin ont diffusé des informations sur les réceptions lors de la pandémie de coronavirus, qui ont précédé la démission de Boris Johnson, les “drogues du viol” lors d’une soirée avec la participation du chancelier allemand Olaf Scholz, etc. La tactique consistant à démontrer “l’inutilité” des représentants des gouvernements des pays occidentaux aide la Fédération de Russie à convaincre son peuple de la bassesse et de la faiblesse de l’Europe elle-même. Il est à noter qu’ils parient sur l’image morale de l’homme politique. Dans les “temps sombres”, les citoyens préfèrent les conservateurs “en redingote” qui font preuve d’un attachement strict aux valeurs morales. Et il y en a de moins en moins en Europe.

Les propagandistes russes promeuvent l’idée de minimiser les besoins dans le contexte de la pression des sanctions, poussant apparemment le message de la nécessité de les annuler, car “si les sanctions ne fonctionnent pas et nuisent aux Européens eux-mêmes, alors pourquoi sont-elles nécessaires après tout?”. Et la Fédération de Russie pousse de toutes les manières possibles des idées absurdes selon lesquelles les Européens souffriront davantage des sanctions que les Russes, qui passeront facilement aux produits de leur propre production. Dans l’image de propagande du monde, l’Européen moyen devrait se priver de plaisir, de satisfaction de désirs ou de certaines choses habituelles, comme “moins de temps pour prendre une douche” et économiser sur la nourriture. Bien sûr, la Russie hyperbolise tout cela, le servant sous la “sauce” nécessaire – soit pour prouver la puissance du Kremlin, soit pour illustrer la faiblesse de l’Europe.

À l’heure actuelle, il semble qu’une partie de la communauté politique européenne transfère sa propre indécision et sa peur du changement à l’Ukraine, c’est pourquoi elle retarde l’aide, ne croyant tout simplement pas à l’avenir de l’Ukraine. Cela pourrait être une chance perdue de guérir l’Europe de l’influence russe. Après tout, l’Ukraine n’est pas la seule cible des plans agressifs du Kremlin. Poutine est un partisan de l’eurasianisme, qui postule l’influence exclusive de la Fédération de Russie du Portugal au Kamtchatka. Et la coopération avec la RPC, en tant qu’allié égal du Kremlin, en est la preuve.

Il est possible que la machine politique et de propagande russe continue à pousser l’Europe dans une crise mentale de plus en plus profonde, paralysant peu à peu sa volonté de résistance. Des récits aussi néfastes que “l’Ukraine doit cesser de résister” et “tout doit redevenir comme avant” n’aideront pas à résoudre la situation, mais ne feront que l’aggraver. Le fait est que les territoires ne sont pas seulement la terre, mais aussi les personnes qui y vivent. Et il est peu probable que la Russie se contente d’un “morceau” d’Ukraine. Pour que la Fédération de Russie cesse enfin de secouer le monde, il n’y a qu’un seul scénario optimiste : la victoire de l’Ukraine, pas le gel de la guerre. Et c’est précisément pour cela que les défenseurs ukrainiens se battent héroïquement depuis plus de six mois.

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Anastasiia Koberska

Auteur:

Anatolii Chara

Rédactrice en chef:

Ania Yablutchna

Rédactrice:

Lesia Bogdan

Éditeur photo:

Yurij Stefaniak

Responsable de contenu:

Yana Rusina

Traductrice:

Lidiia Tesliuk

Éditeur de traduction:

Helene Skapski

Coordinatrice de la traduction:

Olga Gavrylyuk