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Au milieu du ХІХ siècle la vytynanka (une technique de découpage du papier) est apparue sur le territoire de l’Ukraine comme décoration des maisons rurales. Pendant longtemps, on a considéré que cet art était mort. Cependant, une artiste lvivienne Daria Alyoshkina a trouvé un moyen pour que l’artisanat ukrainien prenne un nouveau départ, en créant des décorations pour les intérieurs modernes, les bâtiments publics et les couvertures de livres. Elle a créé de grands rideaux brise-bise qui ont déjà conquis la Pologne, la France et même la Corée du Sud.

Le nom « vytynanka » vient du mot « vytynaty » c’est-à-dire « découper ». Il s’agit de décorations de maison, qui sont découpées en forme de silhouette au couteau ou aux ciseaux, dans du papier ajouré, blanc et coloré. Pour base, on a pris des ornements géométriques ou végétaux, et parfois, on a reproduit les images d’animaux, d’hommes, d’objets ménagers et de bâtiments. On a plié le papier de deux à huit fois. C’était un moyen simple et bon marché de décorer les maisons lors de fêtes.

À l’époque, les vytynankas étaient destinées à la décoration de fenêtres, murs, cuisinières, étagères et fours. Les sujets de vytynankas parlaient de tout ce qui se passait dans le village : fêtes, mariages, naissances de bébés.

Les premières vytynankas sont apparues au VІІ–ХІІème siècle en Chine. Selon les chercheurs, les prototypes des vytynankas ukrainiennes sont les « kystodii », de petits morceaux de papier blanc aux bords ajourés, qui servaient de doublure et de garniture des sceaux de papeterie au milieu de ХVІ siècle. Il n’y avait que les bords qui étaient ajourés, la partie centrale restait sans ornements pour l’empreinte d’un sceau ensuite.

Les vytynankas de style classique sont connues en Ukraine au ХІХ–ХХème siècle. Bien que la vytynanka soit présente presque partout en Ukraine, c’est dans les Sub-Carpaties, à Podillya et dans la région du Dniepr qu’elle était la plus répandue. Non seulement les images étaient différentes, mais aussi la façon dont elles étaient placées dans la maison. Par exemple, à Podillya les vytynankas avaient la fonction de papiers teints ou de tapis, ou des rideaux. Dans les Sub-Carpaties on les utilisait pour décorer les murs ou la poutre ( la poutre de support du plafond dans les bâtiments — note de l’auteur ).

Pour les fêtes, les vytynankas étaient faites en formes de flocons de neige, de croix, de pervenches ou de petits anges. La vytynanka en croix était un porte-bonheur, accrochée à la poutre ou sur le berceau. On a décoré les étagères et les armoires par des vytynankas aux serviettes ajourées. Sur l’entrefenêtre on accrochait des vytynankas en forme d’arbre de vie.

Dans les années 60–70 du ХХème siècle, le tissu industriel coloré, les tapis et d’autres décorations ont remplacé les vytynankas dans la vie quotidienne. Désormais, on a commencé à les utiliser parfois comme décorations pour le nouvel an sur les fenêtres et le sapin de Noël.

Daria

L’enfance de Daria s’est passée à Podillia, dans la région où les vytnankas étaient présentes dans les décorations de maison. Ayant grandi dans une famille d’artistes, elle a choisi le même chemin que ses parents. Diplômée de l’école supérieure des arts appliqués de V.Y. Shkibliaka de Vizhnitsa, elle a obtenu le Master de l’Académie nationale des arts de Lviv sur la sculpture monumentale et décorative.

Daria a également été la fondatrice et la directrice du théâtre d’ombres « Div » à Lviv, qui utilisait les vytynankas dans ses mises en scène.

Actuellement, Daria est artiste et mère d’une famille nombreuse. La naissance de ses enfants a rendu impossible de sculpter chez elle. Daria voulait quand même maîtriser parfaitement son domaine et le combiner avec sa maternité. Ensuite, l’artiste s’est souvenue des vytynankas, qu’elle avait appris à faire dès son enfance. À cette époque, avec sa mère Lioudmila, elles faisaient souvent des vytynankas pour les concours scolaires ou simplement pour décorer la maison. Elle a choisi une nouvelle approche à cet art traditionnel. Tout d’abord, une chose singulière qui distingue ses œuvres des autres, c’est la taille de ses œuvres, qui s’étend sur plusieurs mètres :

— J’ai commencé à faire des grands formats, et de cette manière, on pourrait dire, j’ai attiré l’attention des gens, que c’est vraiment « waow »! Quelque temps après, les gens ont reconnu que ce sont des vytynankas, car en 2008, les vytynankas étaient considérées comme un art disparu en Ukraine. La raison est simple : le matériel est le papier, et au cours de l’histoire, il n’y avait aucun article bien préservé.

L’artiste ajoute qu’elle n’empiète pas sur aucune catégorie dans cet art, parce que beaucoup d’autres artistes consacrent leur vie aux vytynankas.

— Je ne ressuscite pas les traditions oubliées, mon but est de faire connaître cet art, de cette manière, de le rendre vivant. C’est-à-dire que je ne connais pas de motifs authentiques ou de méthodes traditionnelles. En fait, tout est très simple, parce que le papier est disponible et que chaque femme au foyer, chaque homme peut l’apprendre.

C’est aux vytynankas que l’artiste doit un nouvel élan dans sa carrière, qui lui donne la possibilité de s’occuper de ses enfants, en ayant toujours quelques minutes pour sa passion :

— Les vytynankas est un truc qui me sauve, qui a sauvé ma carrière. Je suis très ravie d’avoir trouvé un travail qui m’aide à me réaliser ; c’est mon père qui m’a transmis cette quête de soi. Je me sens heureuse.

Processus créatif

Les vytynankas peuvent être classées dans les catégories suivantes : ajourée — faites d’une seule feuille de papier, l’image est placée sur les bords de coupure ; silhouette – images faites à la silhouette ; simple — est faite d’une seule feuille de papier ; compliquée — faites de plusieurs feuilles de papier.

Pour faire les vytynankas on a besoin de ciseaux, d’un couteau spécial ou bien, on peut le faire à la main. L’image est soit appliquée directement sur la toile, soit découpée, en pliant le papier plusieurs fois, formant ainsi des motifs. Toutes les vytynankas de Daria sont symétriques, car c’est ainsi qu’on le lui a appris :

— Beaucoup d’artistes le font sans plier, je fais autrement. Il y a aussi un dessin au crayon. Nous appliquons ici, par exemple, une sorte d’image schématique, et nos mains jouent le rôle de ciseaux. On dit que cela se faisait les jours où l’on ne pouvait pas couper avec un couteau dans la maison. Il y a donc une sorte de fête où les femmes au foyer ne pourraient pas prendre un couteau, alors elles feraient rapidement de telles « vyryvankas » ou « ébauche ».

Pour cette ébauche, on froisse le papier pour le rendre souple, et après, sans couteau ni ciseaux, on commence à faire les ornements.

Daria dit, que pour elle plier le papier symbolise d’une certaine manière la magie, car tu sais jamais quel sera le résultat final. L’artiste fait ses œuvres par un couteau. L’outil ressemble à un scalpel avec des lames interchangeables. Parfois, elle a besoin de changer de 5 à 6 fois de lames lorsqu’elle fait une seule vytynanka.

Afin de garantir que de grandes œuvres ne soient pas déchirées et puissent être bien exposées, Daria utilise du matériau plus dense et épais ; elle met le dessin en tenant compte de la place de la dentelle, pour qu’elle ne surcharge pas le papier et que la vytynanka ne tombe pas d’un côté ou l’autre :

— Donc j’ai créé un schéma selon lequel je fais les vytynankas, mais, il y a beaucoup de plagiaires qui pensent que c’était ainsi il y a longtemps et qu’à l’époque, on faisait comme ça.

Afin de découper la vytynanks sur du papier épais, Daria appuie très fort sur le couteau. Elle dit que ses mains lui font très mal après ce travail. Elle travaille aussi bien assise que debout. L’essentiel, dit-elle, est de comprendre le schéma que fait la dentelle, et qu’elle ne se déchirera nulle part.

Pour créer un grand rideau il faut de trois à cinq jours. Les feuilles de papier sont grosses, et, car l’artiste n’a pas son propre atelier, le processus est plus long :

— C’est un peu difficile pour moi, car je n’ai pas d’atelier, de travailler dans de telles conditions. En fait, c’est un peu gênant pour moi. Je voudrais réaliser un grand projet, mais je me mets dans l’embarras, il n’y a pas d’espace suffisant pour le faire.

N’ayons pas peur de papier

Daria prête une grande attention aux thèmes des vytynankas. Elle avoue que la plupart de ses thèmes sont ceux qui représentent une femme, notamment la « gardienne ». Cela est dû au fait que ces motifs traditionnels ont été appris lors de ses études au collège Vyzhnitsa où les étudiants ont étudié le tissage de tapis, les tapisseries. Selon l’artiste, tout ce qu’elle a pris au collège, l’aide beaucoup à faire des vytynankas. L’artiste explique pourquoi elle y prend plaisir :

— À l’époque, lorsqu’une fenêtre a été décorée, on pensait qu’elle ne laisse pas le malheur entrer dans la maison, symbolisant une sorte de tamis. C’est donc aussi très intéressant – un rituel magique comme celui-là. Je l’aime beaucoup, parce que cette dentelle reluit sur les grandes fenêtres comme un vitrail.

Daria raconte qu’en Ukraine, pendant longtemps, les gens ne voulaient pas acheter les vytynankas faites de papier pour le décor, à cause du stéréotype que ce matériel ne servira pas à long terme. Même si on le choisit, on craint de gâcher tout le travail :

— En fait, il faut s’habituer au papier et « sentir » la bonne manière de le faire. Je pense que le papier a une âme, parce que c’est du bois. D’autres matériaux artificiels rendent le processus de découpage plus difficile pour moi. Mais travailler avec le papier — c’est tellement vivant pour moi, si vous découpez quelques images, c’est intéressant d’observer toutes les étapes.

Un format qui conquiert le monde

Depuis longtemps, les œuvres de Daria se vendent comme des petits pains. Ses rideaux voyagent parfois plus que l’artiste elle-même. La géographie est assez vaste — Allemagne, Pologne, France, Belgique, Corée du Sud, États-Unis. Lors de l’exposition à Séoul, la moitié de l’exposition a été achetée par les visiteurs. Le Premier ministre sud-coréen a lui-même acheté une vytynanka :

— Nous y sommes arrivés, et au premier abord, il nous semblait que dans chaque appartement ils ont du papier. Ils ont des lampes en papier, des installations en papier, je veux dire, c’est probablement la patrie du papier là-bas ; ils adorent le papier.

Souvent, Daria se rend en Pologne avec ses workshops. Elle raconte qu’on y aime le papier et on s’y intéresse beaucoup aux vytynankas. Elle voyage avec son mari Gordiy Staroukh — il apporte des lyres, et elle, des vytynankas. Ce type de collaboration artistique commune est une source de leur inspiration.

À part des projets étrangers, lors de quelques dernières années, Daria reçoit plus d’offres de collaboration et de commandes qui viennent de l’Ukraine. Ses deux vytynankas/rideaux ornent le Conseil municipal de Lviv. En 2018, la maison d’édition Staryi Lev a choisi pour la couverture du livre de Jorge Amado « Dona Flor et ses deux maris » une des œuvres de Daria.

— On m’écrit en disant : « Est-ce que peut acheter cette vytynanka ? On la veut pour la couverture ». En général, on achète les motifs plus simples pour décorer la maison comme des lions ou d’autres sujets qui ne sont pas alambiqués. Une femme et deux hommes — un sujet très populaire.

L’artiste avoue qu’elle s’intéresse aux projets modernes, mais les symboles traditionnels sont très profondément ancrés dans son travail. Même, si elle veut faire quelque chose d’abstrait, elle finit par faire une vytynanka à un motif ukrainien :

— Quand à l’étranger les spectateurs sont venus de regarder mes œuvres, ils comprenaient que c’était ukrainien. Je craignais qu’en France mes travaux puissent ressembler comme du folklore simplement. Je m’inquiétais pour rien ; quand j’ai décoré un stand ukrainien au Salon du Livre, tout le monde était d’accord que mon style est entre la modernité et l’authenticité.

Les œuvres de Daria sont également exposées à la bibliothèque régionale de Roman Ivanychuk à Lviv. Elles sont basées sur les œuvres de l’écrivain lui-même. La femme pense que c’est aussi une bonne manière à promouvoir cet art :

— Mon premier travail était pour son roman « Malvy », et nous avons eu l’idée de faire l’inscription du titre. Il y a encore beaucoup de motifs entrelacés, c’est difficile à voir. Si vous regardez de près, vous pouvez voir de petites lettres – presque tout l’alphabet. En haut, vous voyez, notre trident et ainsi que les mauves qui fleurissent.

Le deuxième travail est l’inscription de « Bibliothèque sur le marché », qui incarne le logo de l’institution. Le troisième est une remarque de Roman Ivanichuk : « Dans ce pays, ton cordon ombilical est enterré »:

— C’est comme un de ses manuscrits, comme un manuscrit roulé et comme Oranta, symbolisant la catholicité de l’Ukraine.

Les réseaux sociaux nous sauvent

Daria a l’habitude de poster ses travaux et le processus de création sur Facebook. Quand elle termine une œuvre, elle la montre. C’est ainsi qu’elle obtient de nouveaux clients. Elle avoue qu’il est beaucoup plus facile pour elle de vendre des œuvres terminées que de les faire sur des sujets précis :

— Quand j’ai l’inspiration et j’expose mes œuvres déjà terminées, les gens les achètent plus, ça marche mieux comme ça.

C’est grâce aux réseaux sociaux que l’artiste a pu faire connaître ses œuvres en dehors de l’Ukraine :

— C’est bien d’avoir ces réseaux sociaux maintenant. Je pense qu’ils ne font que sauver des vies. J’ai fait tous ces voyages à l’étranger grâce à Facebook. Je veux dire que les gens ont vu mes œuvres, m’ont écrit et invitée. Quand vous êtes allé à l’étranger et que vous êtes revenu en Ukraine — vous êtes déjà une star. Personne avant, ne vous connaissait. Il a fallu se rendre à Paris pendant trois jours pour changer les choses.

Elle gagne sa vie en créant des vytynankas, l’artiste rêve également d’avoir son propre atelier. Daria espère que quand ses enfants grandissent, elle pourra reprendre le travail avec la pierre. Et ses enfants forgent également leur personnalité — chacun cherche ses propres méthodes de réalisation créative, poursuivant ainsi le chemin artistique de ses parents.

supporté par

Ce matériel a été traduit par le soutien de l'Institut Ukrainien

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Maryna Odnorog

Rédactrice:

Tetiana Rodionova

Productrice:

Olha Schor

Photographe:

Alina Roudia

Opérateur caméra:

Pavlo Pachko

Maksym Zavallia

Monteuse:

Liza Litvinenko

Réalisateur:

Mykola Nosok

Éditeur photo:

Yulia Kotchetova-Nabozhniak

Transcripteuse audio:

Myroslava Olijnyk

Traductrice:

Olessia Bourlette

Éditeur de traduction:

Emmanuel Graff