Yaroslava Johnson. De Chicago à l’Ukraine

Share this...
Facebook
Twitter

Avec cette publication, nous commençons une série d’histoires « Pays vu de l’extérieur ». Cette série ne traite pas de l’immigration réussie, mais plutôt des gens qui ont déménagé à l’étranger pour différentes raisons, et qui ont commencé à aider l’Ukraine par tous les moyens possibles: en créant des projets interétatiques, en partageant des expériences acquises à l’étranger,en s’unissant dans des communautés ukrainiennes et en diffusant la culture ukrainienne dans le monde entier.

Yaroslava Zelinska-Johnson est une spécialiste du droit des affaires qui depuis l’indépendance de l’Ukraine, a aidé de nombreuses sociétés internationales à créer des entreprises ici et à investir dans des entreprises locales. Depuis 2015, elle dirige un fonds américain, qui investit dans le développement économique de l’Ukraine et de la Moldavie. Ayant la citoyenneté américaine et y ayant vécu la majeure partie de sa vie, Yaroslava est retournée en Ukraine pour la renforcer économiquement et aider une nouvelle génération de dirigeants.

La famille de Yaroslava Zelinska-Johnson a quitté l’Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Yaroslava n’avait que quelques mois à l’époque. Ils ont parcouru la route souvent utilisée des immigrants ukrainiens à travers la Tchécoslovaquie jusqu’au camp de personnes déplacées en Allemagne. Et seulement cinq ans plus tard, ils sont venus aux États-Unis, où ils se sont installés.

Pendant ses études aux États-Unis, Yaroslava ne cessait de penser à l’Ukraine et a même réussi à visiter son pays natal à deux reprises pendant le régime communiste dans le cadre de groupes de touristes.

Activités juridiques

Yaroslava Zelinska-Johnson est diplômée de la faculté de droit de l’Université du Wisconsin et, en 1977, a obtenu un doctorat en droit. Peu de temps après l’obtention de son diplôme, elle a pratiqué le droit des affaires dans plusieurs cabinets d’avocats de Chicago. La même année, 1977, Yaroslava et sa famille déménagent à Chicago. Ici, elle a travaillé comme juge adjointe pendant deux ans et son mari a enseigné à l’Université de l’Illinois:

— Quand j’ai été invitée à travailler ici, mon mari a dit que je devais accepter le poste et qu’il viendrait avec moi. Et puis nous avons décidé de rester ici. Contrairement au Wisconsin, Chicago avait une communauté ukrainienne avec des églises ukrainiennes, une boulangerie, des restaurants ukrainiens, une banque et une école ukrainienne pour notre fille.

Au nord-ouest du centre-ville de Chicago se trouve un village ukrainien. Les Ukrainiens ont commencé à habiter cette région dès le XIXe siècle. Aujourd’hui, c’est l’un des plus grands centres de la culture nationale ukrainienne aux États-Unis. Le Musée national ukrainien de Chicago, l’Institut ukrainien d’Art Moderne, des boutiques et les banques ukrainiennes, etc. sont situés dans ce village ukrainien:

— Nous avons deux églises gréco-catholiques. L’une a été fondée au début du XXe siècle et l’autre dans les années 60-70. La différence entre elles est qu’elles célèbrent Noël dans des styles différents (l’une suit le calendrier grégorien, l’autre le calendrier julien). Dans l’ensemble, Chicago a une culture différente des autres villes américaines. Elle est moins agressive qu’à New York. J’aime le centre-ville pour son dynamisme. Le village ukrainien est aussi un quartier charmant. Mais c’est au centre de la ville qu’on voit l’esprit de Chicago, où les gens travaillent, où tout bouge et la vie bat son plein.

Après deux ans en tant que juge adjoint, Yaroslava a commencé à pratiquer le droit des affaires dans l’un des cabinets d’avocats de Chicago. Peu de temps après la chute du mur de Berlin et le retrait du communisme d’Europe centrale, elle a conseillé des clients internationaux sur l’investissement en Pologne, et quelques années plus tard, après l’effondrement de l’Union soviétique, elle s’est installée en Ukraine:

— Mon bureau d’avocats à Chicago représentait de nombreux clients polonais. La communauté polonaise était bien développée dans cette ville. Donc, je suis allée en Pologne 2 à 3 fois par an. Et la Pologne était alors en 1991 dans un état aussi mauvais que l’Ukraine. Je n’arrêtais pas de penser que cela devait aussi arriver dans une Ukraine indépendante. Puis, en moins d’un an, ceci s’est également produit en Ukraine. À cette époque, j’avais déjà d’autres clients qui voulaient vraiment être en Ukraine. Mon premier client était une société pharmaceutique américaine. Plus tard, j’ai acheté une usine de tabac à Kharkiv pour Philip Morris, une chocolaterie à Trostianets pour Kraft Foods Ukraine (maintenant « Mondelis Ukraine »). Ainsi, l’un après l’autre, les investisseurs ont commencé à venir en Ukraine.

Après avoir déménagé en Ukraine en 1992, Yaroslava a continué à représenter des entreprises américaines intéressées à développer leurs activités sur le marché ukrainien. Au printemps 1993, elle ouvre à Kyiv la succursale de son cabinet d’avocats américain. Yaroslava et son équipe d’avocats ukrainiens ont aidé de nombreuses sociétés internationales à ouvrir des succursales en Ukraine et à investir dans des entreprises locales. Parmi les clients de Yaroslava figuraient des entreprises et des organisations qui ont joué un rôle important dans l’ouverture du potentiel de l’Ukraine aux investisseurs étrangers et restent des acteurs importants sur la scène économique ukrainienne: Monsanto, Philip Morris, Kraft Foods, McDonald’s, AT&T, Crédit Agricole, WizzAir Group, EBRD et IFC.

L’ouverture d’un bureau à Kyiv a obligé Yaroslava à se déplacer constamment entre la capitale ukrainienne et Chicago, ce qui signifiait être loin de chez elle, de son mari et de sa fille pendant une longue période. Puis elle a consulté son mari:

— J’ai demandé conseil à mon mari, il m’a dit: « Si tu ne le fais pas, tu regretteras toujours de ne pas avoir saisi cette opportunité ». Mais il était prêt à me soutenir. Et parce que nous avions une petite fille à l’époque, il s’occupait de Sofiyka ici pendant l’année scolaire, j’ai ensuite fait des allers-retours, et à la fin de l’année scolaire ils sont allés en Ukraine pour passer trois mois avec moi. Puis, à l’automne, je les ai amenés en Amérique, j’ai envoyé mon mari à l’université et j’ai pu y retourner. Ce n’est pas pour tout le monde ce genre de vie. On me demande parfois comment est-il possible de coordonner tout cela. J’ai réussi parce que mon mari m’a soutenue, et il voyait tout, il aimait être en Ukraine, voir comment ce pays changeait. Et c’était un phénomène positif pour moi. Cela ne convient peut-être pas à certaines gens, mais ça me convenait bien.

Yaroslava rappelle qu’il était assez difficile de s’habituer à la vie en Ukraine dans les années 1990:

— Les rues étaient sans éclairage, il n’y avait pas d’essence, pas de fournitures de bureau, pas de téléphones utilisables pour les appels internationaux et les fax. La nourriture était très différente de celle d’aujourd’hui. À l’époque, il semblait que les Ukrainiens mangeaient la même chose trois fois par jour, et j’apportais à Kyiv de la nourriture non périssable qu’il était impossible d’acheter en Ukraine, mais à laquelle j’étais habituée à Chicago.

Au cours des 20 dernières années, elle a parcouru plusieurs fois le même itinéraire:

— Les voyages constants ont un impact sur la santé et changent le mode de vie. Mais j’aime Chicago parce qu’il est facile d’y prendre l’avion pour l’Ukraine. Il est un peu plus compliqué de le faire des autres régions des États-Unis. Je ne pense pas que cela aurait duré aussi longtemps si je n’avais pas vécu à Chicago.

Yaroslava rappelle que le plus grand obstacle pour travailler en Ukraine au début des années 90 était le dysfonctionnement du système bancaire. À l’époque, même les achats à grande échelle dans le pays devaient être effectués en espèces:

— Le chèque ne pouvait être apporté d’aucune banque internationale et remis aux Ukrainiens. Ils ne savaient pas comment s’en servir. Pendant près de six mois nous avons mené des négociations pour acheter une usine à Trostianets (Kraft Foods Ukraine — éd.). Après être arrivés en Ukraine et avoir signé tous les documents, notre client a sorti de sa poche un très joli chèque émis par la plus grande banque de Suisse. Et les Ukrainiens ne savaient pas quoi en faire. Même le Fonds des biens de l’État ne savait pas quoi en faire. Ils veulent de l’argent liquide. Mais on ne transporte jamais avec nous une telle somme d’argent liquide.

Au cours de la même période, Yaroslava Johnson a aidé à enregistrer la chaîne McDonald’s et ouvrir le premier restaurant en Ukraine, sur Khreshchatyk (la principale rue de la ville de Kyiv. — éd). Elle se souvient que la plus grande tâche était alors de louer une place sur les lieux de la station de métro.

— Le siège social de McDonald’s est en fait situé à Chicago, en dehors de la ville. C’est ici que se trouve La Hamburger Université de MacDonald’s, où on enseigne aux gens à préparer des hamburgers et à frire des pommes de terre. À cette époque, l’Ukraine savait ce qu’était un McDonald’s. Il n’était pas nécessaire de persuader le gouvernement ukrainien, car la chaîne avait déjà ouvert ses portes à Moscou. Tout le monde voulait avoir un tel restaurant, parce que l’arrivée de McDonald’s en Ukraine était le signe que nous avions réussi quelque chose.

Western NIS Enterprize Fund

En 1994, l’ancien président américain Bill Clinton a nommé Yaroslava Johnson membre du conseil d’administration du Western NIS Enterprise Fund. Il s’agit d’un fonds régional créé par le gouvernement américain qui investit dans les petites et moyennes entreprises en Ukraine et en Moldavie. En 2015, après la fermeture du cabinet d’avocats à Kyiv, Yaroslava a été nommée présidente-directrice générale (PDG) du Western NIS Enterprise Fund:

— Clinton a choisi des gens qui avaient des liens avec l’Ukraine. Il pensait que ces gens avaient des connaissances qui pourraient être utiles pour l’Ukraine. Voilà pourquoi un tel groupe a été créé. Initialement, notre fonds était orienté vers trois pays : l’Ukraine, la Biélorussie et la Moldavie. Mais Loukachenko (président de Biélorussie depuis 1994 — trad.) nous a expulsés du pays parce qu’il ne voulait pas que nous perturbions la situation de quelque façon que ce soit.

En Ukraine, le fonds s’occupe de quatre programmes principaux : la promotion des exportations, le renforcement des communautés locales, la résolution des problèmes sociaux et la formation d’une nouvelle communauté de dirigeants:

— Je pense que si l’Ukraine devient économiquement stable, elle deviendra également un pays politiquement stable. C’est pourquoi je voulais que les investisseurs y viennent pour montrer aux Ukrainiens comment faire des affaires et comment l’État et ses citoyens peuvent en profiter. Une de mes collègues était récemment à Trostianets. Elle me dit : « Tu sais que 1 500 personnes y travaillent, elles sont toutes satisfaites, il n’y a pas de chômage, les enfants sont habillés, les parents ont de l’argent et peuvent envoyer leurs enfants à l’université ». N’est-il pas possible de mettre en œuvre un succès pareil dans d’autres villes ukrainiennes? Vous savez quoi? — C’est possible. L’objectif du fonds est de soutenir davantage le développement des petites et moyennes entreprises en Ukraine. Chaque petite entreprise est une mini-zone économique, qui fait croître la ville, et offre aux gens un bon niveau de vie.

L’Académie ukrainienne de leadership

En 2015, Académie ukrainienne de leadership a été fondée avec le soutien du Western NIS Enterprise Fund. Il s’agit d’un établissement d’enseignement pour les bacheliers âgés de 16 à 18 ans, créé sur le modèle de la « méchina » israélienne. Le but de ces écoles est d’éduquer une nouvelle génération de leaders. Yaroslava est membre du groupe de travail d’initiative de l’académie, et enseigne également la littérature anglaise aux étudiants :

— L’auteur de l’idée et le fondateur de l’école de leadership en Israël est Erez Eshel. En Israël, il existe déjà près de 60 académies de ce type. En écoutant Erez, j’étais captivée par cette idée. Nous sommes allés en Israël pour voir neuf académies en trois jours. Monsieur Eshel a fait un emploi du temps si serré qu’on a très peu dormi. Nous avons voyagé à travers tout le pays, vu ces académies et rencontré ces jeunes gens. Ils se sont avérés être adultes dans leur perception du monde, ils savaient ce qu’ils voulaient, ils comprenaient leur État et son histoire. Ils étaient passionnés par leur pays, on n’a jamais vu une telle passion en Ukraine. Et je me suis dit que c’était une bonne idée, et j’ai ensuite présenté ce projet à notre Conseil d’administration. Ils l’ont vraiment aimé et approuvé le financement.

Aujourd’hui, l’Académie ukrainienne de leadership a des succursales à Kyiv, Lviv, Mykolaïv, Poltava, Kharkiv et Tchernivtsi, et ouvrira bientôt une succursale à Marioupol. Le programme pédagogique à l’académie dure 10 mois et est gratuit pour les étudiants ayant réussi la sélection. L’apprentissage repose sur trois éléments de développement : physique, émotionnel et intellectuel.

— On peut voir que le projet s’avère très bénéfique: les diplômés sont passionnés par leur éducation, leur pays, leur communauté, leur parents. Et c’est extrêmement important. Être un bon citoyen de son pays n’est pas facile. Tout le monde doit travailler là-dessus. Il faut que ces jeunes sachent qu’ils ont un devoir et une responsabilité envers eux-mêmes et envers leur environnement. Et on voit ces qualités en eux, on voit qu’ils seront d’excellents citoyens ukrainiens. Je suis sûre que nous allons réussir.

Méchina
Le programme de formation des jeunes leaders, lancé au début des années 2000 en Israël.

L’histoire familiale

Yaroslava Zelinska-Johnson est née à Brody. Sa mère vient de Liouboml qui est une petite ville de l’oblast de Volhynie, et son père a grandi dans la ville de Kremenets:

— C’étaient des Ukrainiens très déterminés. Mon père était enseignant, ma mère traductrice, et en fait sa connaissance de la langue l’a sauvée pendant la guerre. Je savais que mon père se trouvait « dans les bois », mais je n’ai jamais su ce qu’il faisait là-bas. Même dans les années 1950 ici en Amérique, mes parents avaient peur d’en parler. Il y a environ 5 ans, je suis allée à Liouboml, où dans une école secondaire un professeur d’histoire a créé un petit musée, contenant des photos des années 1920-40. Sur une photo dont la légende disait « Armée insurrectionnelle ukrainienne », il y avait un groupe de gens, et parmi eux mon père. C’est ainsi que j’ai appris pour la première fois que mon père était à l’UPA.

La famille Zelinski a émigré aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Onze membres de la famille ont réussi à quitter le pays en 1944:

— Avec la fin de la guerre, alors que l’armée allemande se retirait et l’Armée rouge avançait, il y avait un bref moment où il était possible de fuir. Un vrai chaos régnait depuis deux ou trois semaines. Je n’avais alors que trois mois. La plupart des membres de la famille de ma mère sont partis, et la mère et la sœur de mon père ne voulaient pas traverser la frontière. Mon père a essayé de persuader ma mère en disant: « Nous avons un chariot, asseyez-vous, nous irons tous ensemble, vous irez avec moi ». Elle a répondu: « Non, tu sais que je ne veux pas quitter l’Ukraine, tu reviendras nous chercher ». Mais il ne pouvait pas revenir. Et ensemble, nous nous sommes retrouvés en Slovaquie, puis en Allemagne. Ainsi, quelque temps plus tard, en 1944, mon père a perdu contact avec sa sœur et sa mère jusqu’en 1958, lorsque sa sœur a réussi à le retrouver.

Les Zelinski se sont retrouvés en zone d’occupation américaine en Allemagne, et ont navigué vers les États-Unis sur un navire transportant des troupes américaines. Craignant que les Ukrainiens puissent avoir un effet déstabilisateur dans le développement économique de l’Allemagne d’après-guerre, l’administration américaine les a réinstallés dans différents pays:

— Ils voulaient que ces personnes déplacées soient dispersées à travers le monde. Un groupe beaucoup plus restreint est resté en Allemagne, mais la plupart d’entre nous avions déjà été déportés. Certains sont allés en Argentine, au Brésil, au Canada, en Australie. Il y avait ceux qui étaient forcés de retourner en Union soviétique. Les gens ne voulaient pas, certains se sont même suicidés. Lorsque nous sommes montés à bord du navire, on nous a donné des cartes avec nos noms de famille et notre destination aux USA.

Un billet d’Allemagne à New York coûtait très cher, la famille a donc dû trouver un sponsor. Un fermier de Pennsylvanie a payé leur déménagement. En échange du logement et de la nourriture, il avait besoin d’un homme pour lui donner un coup de main à la ferme et d’une femme à faire la cuisine:

— C’était ses exigences. Mon père était enseignant et il n’avait pas la moindre idée de quoi faire avec une fourche, mais il a dû s’y habituer. Alors mon père l’a aidé là-bas et ma mère s’est occupée de la cuisine. Nous y avons vécu près de six mois pour lui rembourser tout. Puis nous avons déménagé à Baltimore, où ma tante Hannah et mes grands-parents ont également déménagé. Nous étions donc comme une petite communauté ukrainienne.

La première vague d’immigrants ukrainiens est arrivée à Baltimore avant la Première Guerre mondiale, mais au moment où les Zelinski sont arrivés, ces premiers immigrants s’étaient déjà assimilés à la société américaine. Les premiers émigrés, leurs enfants et petits-enfants ne parlaient plus l’ukrainien et seules deux églises ukrainiennes maintenaient encore l’intégrité de la communauté.

Contrairement aux vagues précédentes d’émigration ukrainienne, les émigrants d’après-guerre n’étaient pas des réfugiés économiques, mais plutôt des réfugiés politiques. Cette génération d’immigrés ukrainiens en Amérique s’attendait sincèrement à rentrer chez elle. Pendant ce temps, la communauté des émigrés s’est opposée à l’assimilation et a essayé de préserver sa culture, ses traditions et sa langue, organisant l’apprentissage des études ukrainiennes dans plusieurs villes américaines:

— Au début, nous nous sommes réunis dans un parc, puis nous avons trouvé un autre endroit. Le samedi n’était pas pour nous une journée de plaisir, mais pour apprendre l’histoire, la littérature, la géographie, les chansons ukrainiennes, et pour préparer les spectacles le jour de Saint-Nicolas. Nos émigrants ont apporté avec eux l’amour pour l’Ukraine, afin de pouvoir transmettre cette valeur à leurs enfants. Mais ils ont aussi apporté toutes sortes de choses négatives, comme des querelles politiques. Pour moi, ce fait n’avait qu’une signification historique, car je comprends d’où cela venait, et qu’il s’agissait surtout des événements du passé. Mais en Amérique ces faits n’avaient aucun sens.

En 1976 Yaroslava Zelinska-Johnson est allée en Ukraine pour la première fois avec sa grand-mère. A cette époque, il n’était possible de se rendre en Ukraine qu’avec l’autorisation d’Intourist (agence de voyages soviétique responsable du tourisme étranger — auteur.):

— Ma grand-mère avait alors 84 ans et elle n’a jamais pris l’avion. Au cours de ce voyage, elle a retrouvé sa sœur cadette, qu’elle n’avait pas vue depuis 38 ans. Ma tante a ensuite été réinstallée à Lviv et nous sommes allés lui rendre visite. Logés dans un hôtel « Dnister », on a réussi à retrouver ma grand-tante, mais il y avait un homme qui nous suivait partout. Quand elle a vu ma grand-mère, elle a dit : « Comme t’as vieilli ». C’était un bon voyage pour moi, car je suis retournée en Ukraine pour la première fois. Je suis aussi contente d’avoir pu emmener ma grand-mère qui n’a jamais pensé de sa vie qu’elle reviendrait de cette façon.

En 1990, Yaroslava s’est rendue en Ukraine pour la deuxième fois avec son mari, sa fille et sa mère. Il fallait à nouveau voyager avec l’aide d’Intourist, mais il était désormais plus facile de se déplacer dans le pays:

— On pouvait déjà constater que la Pologne était devenue presque indépendante et que d’énormes changements étaient en cours. On a fait un merveilleux voyage en visitant Lviv, Kyiv et Liouboml. Je suis en Ukraine depuis 26 ans, plus d’un quart de siècle, et bien que je sois une citoyenne américaine, je ne suis plus tout à fait américaine, mais pas une ukrainienne non plus. « Half na piv », comme on dit au sein de la diaspora (de la langue ukrainienne piv (пів) — la moitié, donc half and half). Dans une certaine mesure, je peux dire que je continue les affaires de mon père. Quand je suis née, mon père a alors dit à ma mère: « Tu sais que quand cette guerre sera finie et que nous reviendrons vivre en Ukraine, j’aimerais voir Slava aller faire ses études à l’Université de Kyiv ». Évidemment, ça ne m’est jamais arrivé, mais le fait que je devrais être à Kyiv à un moment donné dans la vie, je pense, a été prévu par mon père.

Préserver les recettes familiales

Yaroslava dit que sa passion pour la cuisine a commencé avec les voyages. Une fois arrivée dans un nouveau pays, elle s’intéresse toujours aux marchés locaux et aux livres de cuisine:

— J’étais toujours fascinée par l’idée que l’élément le plus important de chaque culture est la nourriture. Et afin de comprendre une autre culture, il faut d’abord comprendre ce que les gens mangent. Donc, dans chaque pays, je veux voir comment fonctionne le marché, et quels sont les produits qui s’y trouvent. Ma collection de livres de cuisine se compose de 500 livres. Parfois, ils sont disponibles en anglais, et parfois je dois les acheter dans la langue d’origine et les traduire moi-même.

Selon Yaroslava, la cuisine des immigrés diffère de l’authentique. Les produits varient d’un pays à l’autre, les chefs doivent donc adapter des recettes traditionnelles d’une nouvelle manière:

— Même si les produits sont les mêmes, ils peuvent être de qualité différente. Par exemple, le beurre ukrainien est plus gras et la farine est plus molle, c’est pourquoi les « pampushky » (un petit pain salé ou sucré à la levure — traducteur) ne sont pas aussi mous ici qu’en Ukraine. Il y a des ingrédients qui n’existent pas ici. La crème aigre américaine, par exemple, est très aqueuse, mais en Ukraine, elle est si épaisse que si vous y mettez une cuillère elle restera en position verticale. C’est ainsi que tous les émigrés adaptent leur cuisine: les Chinois, les Coréens, et les Polonais — ils font tous la même chose ici.

Yaroslava Johnson a suivi des cours au Culinary Institute of America. Ce sont des cours pour les adultes qui veulent acquérir des connaissances culinaires professionnelles pour leurs propres besoins. Yaroslava dit qu’elle aime apprendre quelque chose de nouveau et que le processus de cuisiner lui apporte une grande satisfaction.

— Je me suis engagée dans ce hobby pour obtenir un résultat positif à la fin de la journée. Le travail juridique quotidien ne vous le donnera pas. Ainsi on travaille toute la journée avec des documents légaux, et acheter une usine peut prendre de huit à neuf mois. Les documents doivent être préparés, lus, il faut aussi aller aux négociations — et il n’y a pas de résultat rapide. Mais je voulais créer un projet, avoir quelque chose qui puisse donner un résultat concret rapidement. Et pour moi c’était la cuisine. Ça me fait plaisir de pouvoir bien cuisiner et de servir de la bonne cuisine pour la famille et les invités. C’est quelque chose de très important pour moi.

En 2010, Yaroslava Zelinska-Johnson a décidé d’écrire un livre, The Legacy of Four Housewives, sur les traditions culinaires de l’ancienne génération de femmes de sa famille. Le but du livre était de préserver les recettes des plats préparés dans la famille Zelinsky après l’immigration.

— L’inspiration pour ce livre est venue quand j’ai réalisé que j’avais quatre femmes dans ma vie qui m’ont appris à cuisiner. Il s’agit de ma grand-mère Julia, ma tante Hanna, ma mère et ma tante Maria. J’aimerais que ma fille et ses pairs comprennent les raisons pour lesquelles on a déménagé en Amérique, quel était notre l’objectif, et en quoi consistait notre nourriture pendant ces premières années. Toutes ces recettes n’ont de sens que dans le contexte de notre vie d’immigré, car je suis sûre que ma mère et mes tantes cuisinaient autre chose lorsqu’elles vivaient à Liouboml.

Yaroslava dit que l’immigration d’après-guerre devient déjà abstraite et lointaine pour la jeune génération. Les recettes conservées dans son livre sont un rappel de la vie de la première génération d’immigrés, et comment leurs petits-enfants peuvent préserver ces traditions.

— Ma mère a réussi à voir ce livre quand elle avait 97 ans. Elle était surprise que je me souvienne de certains de ces plats. Elle a dit : « Ça fait longtemps que je n’ai pas préparé cela ». — Et pourquoi ne l’as-tu pas fait, maman? — Parce que vous étiez difficile pour la nourriture, et ne vouliez pas la manger. Donc j’ai arrêté de le faire, tu sais. Et c’est vrai, c’est comme ça que certaines traditions disparaissent. C’est pourquoi je dis toujours aux plus jeunes de notre famille: « Vous savez, il faut essayer un petit bout de chaque plat, afin de savoir si vous l’aimez ou pas ».

Le dossier est préparé par

L'auteur du projet:

Bogdan Logvynenko

Auteure:

Natalia Ponedilok

Rédactrice:

Yevheniia Sapozhnykova

Productrice:

Olha Schor

Photographe,

Opérateur caméra:

Pavlo Pachko

Photographe,

Opérateur caméra,

Réalisateur,

Monteur:

Mykola Nosok

Éditeur photo:

Oleksandr Khomenko

Transcripteuse audio:

Viktoriia Volianska

Yulia Kostenko

Maryna Riabykina

Traducteur:

Taras Zakharchyn

Éditeur de traduction:

Emmanuel Graff

Responsable de contenu:

Yana Rusina